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~~ Dyanaë Yaru-Nosta ~~
Une auberge de Terhior.
Une chambre aux dimensions modestes, éclairée par l'unique lueur d'une bougie, posée sur le bureau.
A cette table, une jeune femme est assise.
Ses cheveux détachés, une véritable crinière d'or et de cuivre lui cascade jusqu'au milieu du dos. L'expression pensive, elle tient entre ses mains un parchemin déroulé.
Ses ordres ont changé.
Dans un léger froissement d'étoffe, elle tend le bras vers un gros livre, et l'ouvrant à la bonne page, s'empare d'une plume et de son encrier, soigneusement rangés dans le tiroir du bureau.
56e jour de l'an XV de règne du Roi Brékior - Terhior, Royaume d'Anthérius :
Dans l'ombre de son sanctuaire secret, à Anirath, la Malédiction lèche ses plaies, tel un dangereux animal sauvage. Des aventuriers, sous la conduite du Guide désigné par l'Autre, sont en route pour l'achever définitivement, et se rapprochent de jour en jour de leur but. L'idée que cette bataille ci sera certainement la dernière ne Lui a visiblement pas échappé, de même qu'à notre Maître.
Au bout de ces cinq longues années, nous nous étions pris à espérer que cette mission serait un franc succès, et que l'Equilibre serait enfin renversé en notre faveur... Tout avait pourtant si bien commencé... Le livre dans la bibliothèque du Palais du Roi. L'enfant demi-elfe. Et la libération de cette entité ravageuse. Sous son égide, les tribus orques, gobelines, et ogres s'étaient unies, pour finir par attaquer, au début de cette année, la ville Elfe. Une guérisseuse Elfe, Ministre de surcroît, avait même été dévoyée pour l'occasion.
Et, cette victoire, cette réussite, qui se joua à deux doigts. Quel dommage! Malgré l'ampleur inédite des armées soulevée par la Malédiction et Shiva, sa servante dévouée, le côté de la Lumière triompha encore une fois sur l'Ombre. Qui l'aurait cru ?
Mais comme le dit le vieux dicton, le malheur des uns fait le bonheur des autres. Avec l'échec imminent de la Malédiction, c'est désormais à moi, Dyanaë Yaru-Nosta, Haute Prêtresse du Temple de l'Apocalypse, Née des Ombres, d'entrer sur scène. Et d'y briller !
Il me faudra déployer toute mon ingéniosité et mon savoir pour contrer les efforts de l'Autre, Entité Bénéfique vouée à la préservation de la prédominance du Bien sur le Mal, de l'Ombre sur la Lumière.
L'Autre, Entité Jumelle de mon Maître. Notre Maître suprême. Le Mal personnifié peut être ? Au détail près qu'il ne dispose pas d'un corps de chair comme nous, pauvres Incarnés, ses serviteurs, et que par-là même, le terme « personne » est loin d'être approprié. Une lutte éternelle les opposa par le passé... Et les oppose encore, comme elle les opposera encore et encore, ce jusqu'à la fin de ce monde...
La jeune femme marque un temps de pause, la plume levée, l'encre perlant à sa pointe. L'espace d'un instant, ses yeux couleur de bois verni se voilent, tandis qu'elle replonge dans ses souvenirs.
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Nous sommes maintenant dans un jardin de taille respectable, bien entretenu, attenant à un manoir de belle facture. Au milieu des fleurs, devant la fontaine, la jeune femme est agenouillée. Une coule blanche repose avec légèreté sur ses épaules, capuchon rejeté. Blanc, la couleur des acolytes du Temple. Quelle ironie...
Sa tête est inclinée vers l'avant, ses longs cils voilant ses yeux mi-clos. Ses mains, quant à elles, reposent au creux de son giron.
Figée dans une telle posture, elle paraît l'image vivante d'un ange tombé sur terre.
Des pas se font entendre dans le jardin, tandis qu'un homme, jeune et élégamment vêtu, s'avance. Une exclamation de stupeur lui échappe lorsqu'il découvre l'intruse. Son manoir était pourtant étroitement gardé par ses meilleurs soldats ! Comment cette femme a-t-elle pu arriver jusqu'ici, au cœur de ses terres ?
« Qui êtes vous, et que faites-vous ici ? »
Dyanae soupira légèrement, et après avoir contemplé quelques secondes la fleur délicate entre ses doigts, se leva et fit face au maître des lieux. La fleur valsa par-dessus son épaule, lancée d'un geste nonchalant.
Un sourire étrange s'inscrivit sur le visage de la jeune femme lorsque ses lèvres formèrent sa réponse :
« Qui suis-je ? La réponse est simple. Je suis... Votre Destin. Votre Mort ou votre Vie, selon ce que vous choisirez. »
Un étau glacé s'empara du cœur du jeune noble, tandis que les questions se bousculaient dans sa tête.
Un assassin. Ici ? Comment ? Pourquoi ?
La femme avait prononcé sa sentence d'un air si tranquille, sans se départir de cette espèce d'aura de sainteté qui semblait l'envelopper... Seul son sourire, et la lueur dangereuse qui brillait dans ses yeux détonnait avec l'expression douce et angélique qui se dégageait d'elle.
Brusquement, il réalisa que c'était sans l'ombre d'un doute l'effet recherché. Qui se méfierait d'un visage aussi innocent ? Même si cela n'expliquait pas par quelle sorcellerie elle avait bien pu s'introduire dans son jardin...
Dyanaë observa avec satisfaction toute couleur quitter le beau visage du noble. Peut être venait-il de réaliser l'impact de ses paroles... Et ce qu'elle faisait là.
Le temps d'une fraction de seconde, elle se glissait souplement derrière lui, et enroulait autour de son cou une fine lanière de soie.
Elle approcha sa bouche de son oreille, et lui susurra quelques mots supplémentaires d'une voix douce.
« A genoux ô! Seigneur, si vous espérez encore vivre quelques minutes de plus. »
Sans mot dire, le jeune homme pris par surprise se laissa tomber à genoux, la respiration saccadée. La lanière mordait juste ce qu'il fallait la chair tendre de son cou, juste assez pour lui rendre difficile toute inspiration, mais pas trop, pour ne pas l'étouffer. Il attendit, les secondes s'écoulant lourdement autour de lui, que la femme prenne la parole, mais en vain. Il se décida alors à poser la question qui lui brûlait les lèvres.
« Que me voulez-vous ? Si vous aviez été engagée pour m'assassiner, vous n'auriez pas mis en place toute cette comédie. »
Un rire cinglant accueillit sa déclaration.
« Belle déduction ! Votre choix est simple. Vous pouvez choisir de préserver votre vie, et d'épouser, corps et âme, la cause de l'Ombre... Ou vous pouvez refuser. Mais dans ce cas, recommandez votre âme à la Lumière, car vos paroles constitueront votre dernier souffle.
Un noble bien placé tel que vous serait un allié de choix pour nous. Mon Maître saura récompenser, à sa juste valeur, une telle utilité... »
L'intonation de la jeune femme était mordante et pleine de cynisme. Une voix douce et chaude, mais qui l'emplissait d'une terrible impression de danger.
Les rouages de l'esprit du noble se mirent à tourner avec toute la rapidité dont il était capable. Une chose avant tout lui apparaissait claire : il se refusait à trahir son Roi pour sauver sa vie. Il avait combattu aux côtés de ses soldats à Tersia, pour mettre fin à cette guerre meurtrière déclenchée par la terrible Malédiction d'Anirath. Il avait vu nombre de ses frères tomber pour cette cause, et sa vie ne valait pas le fait de changer de bord maintenant, après tout ce chemin parcouru, pour trahir tous ceux qui avaient confiance en lui... Pour ça, il allait mourir. La résignation face au sort qui l'attendait le frappa de plein fouet...
Pourtant... Une petite étincelle d'espoir s'alluma dans son cœur, lorsque lui vint l'idée qu'il pouvait accepter l'offre de sa meurtrière, tout en restant secrètement fidèle à son Roi...
Comme si elle avait deviné ses pensées, la femme haussa un fin sourcil, et avec un sourire froid qu'il devina plus qu'il ne vit, lui lança :
« Alors... ? »
La voix rauque, il tenta de calmer les battements affolés de son cœur, glacé à l'idée de trahir le plan qui prenait forme dans sa tête, et qui pourrait peut être sauver le Royaume de l'avancée du Mal...
« Je... J'accepte votre proposition. Pour sauver ma vie... »
Le sourire de Dyanaë s'accentua, et elle resserra davantage le lien de soie autour du cou de sa victime.
« Vous ne manquez pas de courage... Mais vous mentez très mal, et j'ai horreur de ça ! »
Sans laisser le temps au jeune seigneur de comprendre qu'il venait d'échouer, la jeune femme imprima une brusque torsion à la cordelette, qui émit un crissement soyeux, en même temps qu'un craquement sinistre retentissait.
D'un mouvement délicat, elle repoussa le corps à la nuque brisée, qui s'affala avec un bruit sourd à terre, au milieu des fleurs.
Alors, époussetant du bout des doigts sa robe couleur crème, elle rabattit le capuchon de sa coule sur ses cheveux, et se releva. Tandis qu'un chien, sortit de nulle part, venait prudemment renifler le cadavre encore chaud de son maître, se mettant alternativement à gémir et à aboyer, Dyanaë, elle, déployait autour de son corps un voile d'Ombre absorbant toute lumière. Au fur et à mesure de ses pas, la jeune femme sembla perdre toute substance... Phénomène qui s'accentua jusqu'à ce qu'elle devienne à peine plus tangible qu'une Ombre.
Au moment où les gardes, rameutés par les gémissements du chien, firent leur apparition dans le jardin, la silhouette évanescente de la jeune femme achevait sa transformation, Ombre parmi les Ombres.
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« Tout n'est que Jeu entre Ombre et Lumière... »
Sortie de ses rêveries par le son de sa propre voix, la jeune femme constate qu'une large tache d'encre s'étale sur le bois du bureau, à quelques pouces à peine de son journal.
D'un geste mécanique, elle l'éponge avec un chiffon prévu à cet effet, avant de reprendre son travail d'écriture...
J'ai travaillé dur, pendant plusieurs année pour m'élever au sein de la hiérarchie du Temple. Une élévation qui s'est faite sur les cadavres de tous ceux qui s'opposaient à moi, à mon avancée.
Dès mon plus jeune âge, j'ai été attirée par la doctrine de l'Apocalypse. Un monde gouverné par le Mal, et la Loi « du plus fort".
Mes méthodes radicales, ainsi que mes pouvoirs sur les Ombres, ont rapidement été remarqués par notre Maître, en même temps que son intérêt pour la Malédiction diminuait inexorablement, marqué par ses échecs successifs... J'ai dévoilé mes cartes, comme qui dirait, juste au bon moment.
Pour accomplir ma mission, Il m'a accordé toute liberté que je souhaiterais prendre. Des créatures provenant de peuples et de mondes qui nous sont alliés seront à mon entière disposition. La confiance implicite dont Il me fait grâce me remplit d'une crainte révérencielle... Il ne faut pas que j'échoue. Peu importe les pertes qui seront à subir, du moment que cela sert nos intérêts, et que cela nous permet d'avancer dans la réalisation de notre plan...
Pourquoi écrire tout ceci dans un journal ? C'est une question que je me suis souvent posée.
Je pense que, tout simplement, les leçons que nous tirons de nos erreurs (et de nos succès !) nous permettent de construire un avenir toujours plus solide et sûr. C'est pourquoi je note ici l'avancée de la situation, afin que, dans l'éventualité désastreuse d'un échec, mon successeur puisse en tirer toutes les informations possibles...
Que les peuples d'Anthérius tremblent, car des temps obscurs s'annoncent ! Viendra bientôt la domination du Temple sur toutes les autres religions. Priez vos petits dieux de pacotille pour qu'ils vous protègent, car bientôt viendra le moment de Sa domination sur eux...
Dyanaë Yaru-Nosta. 2005
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