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Rendez-vous nocturne…
Il est l’heure, il me faut partir. Aucun retard ne m’est permis. Je me hâte. La nuit est froide, glaciale même. Peu importe, rien ne peut m’atteindre, me faire souffrir. La lune jette sa pâle lueur sur le monde qui m’entoure, et le paysage adopte une apparence morbide. Tout devient fantasmagorie. Quelques nuages obscurcissent le ciel, masquent les étoiles. On dit que chacune d’elles est une âme défunte. J’aimerais qu’il en soit en ainsi. Je serais alors l’artiste du firmament, remplissant la nuit de taches éclatantes.
J’avance sur un chemin de terre. Il parait bien insignifiant, semble ne mener nulle part, et pourtant, quelqu’un m’attend au bout. Un hibou hulule, seule manifestation de vie dans ce paysage vêtu de mort. Le temps paraît figé, s’être arrêté sur cette nuit, comme si le jour ne réapparaîtrait plus, plongeant le monde dans des ténèbres sans fin. Cependant, moi je sais bien que le temps file, qu’il continue sa course infinie, imposant sa volonté. Le temps… Certains le redoutent mais moi je suis sa complice. Sans lui, je ne serais pas. Une relation particulière me lie à lui. Conséquence de son action, je suis celle qui rappelle que rien n’est éternel.
Le chemin de terre continue sa route, je le suis. Il finit par s’élargir et débouche sur une maison. Le terrain qui l’entoure est nu, rien ne pousse sur le sol en terre battue. Il me ressemble étrangement, morne et mort, désert et plein de vide. La bâtisse en son centre est modeste et simple. De la lumière transparaît aux fenêtres et bien que tous sachent ma venue, personne ne m’accueille. Seul le chien, triste et maigre aboie à mon passage. Je ne m’en soucie pas, les chiens réagissent toujours ainsi.
J’approche de la porte en bois. Bien plus qu’une entrée dans la maison, c’est une séparation entre l’obscurité et la lumière, la vie et la mort. Dehors tout dort, dedans tout vie. Ou presque… Je passe enfin l’ouverture et entre. Il fait chaud, je crois. J’observe les habitants de cette masure si ordinaire. Chacun retient son souffle, le chien m’a trahi. Tous sont réunis autour d’un lit. Ils ont la tête baissée et prient silencieusement. Aucuns d’eux ne lèvent la tête vers moi, aucuns regards ne se posent sur moi. Leur attitude est significative, ils me redoutent et me craignent. Et pourtant, ils m’attendent. Je suis le soulagement de leur souffrance, mais la fin de leur espérance. Quelques larmes coulent sur les joues humides des femmes. Les hommes se retiennent, dernière once de fierté avant le drame.
Je m’approche du lit, mon seul et unique but depuis le début, la seule raison de ma venue. Je la regarde longuement. Elle mérite qu’on s’attarde sur elle. Elle est là, fragile et si forte. Elle m’attend. Point de larmes n’abîment sa peau couleur de craie, nulle crainte n’assombrit ses yeux si beaux. Résignation et soulagement emplissent son cœur. Elle lève les yeux vers moi, mais ne prend pas peur. Elle sait déjà, elle a tout compris. Elle se tourne vers sa mère, son père, tous ses proches présents à son chevet et leur sourit, leur dit adieu sans un mot. Il est des choses qui ne méritent d’être dites.
Dans son regard je ne vois que détermination. Je comprends qu’elle est prête. Ma main frôle ses pieds graciles. Elle ferme les yeux et termine son dernier soupir par un doux sourire. Sa main relâche celle de sa mère qui resserre son étreinte. Les larmes redoublent, les cris éclatent. La mère s’effondre, le père verse ses premières gouttes, plus acides que toutes autres car trop longtemps contenues. Elles le rongent, creusent de nouvelles rides sur son visage buriné. Son orgueil s’envole en même temps que sa contenance.
Enfin elle se redresse et me tend la main. Elle a besoin de moi je le sais. Je la saisis et l’aide à se lever. Debout, à côté de moi, elle est belle, dans sa chemise de nuit immaculée, légère et ample qui lui donne un air spectral. Elle me regarde et me dit d’une voix douce et cristalline:
- Alors c’est toi la mort ?
Oui c’est bien moi. Pas besoin de lui répondre, elle le sait. Je sens qu’elle serre ma main.
- On peut y aller, c’est bon !
Sans se retourner, elle s’éloigne de sa vie, de ceux qui l ‘aiment. Elle leurs a déjà fait ses adieux, elle part en paix.
Elle n’avait que 6 ans mais la sagesse de ses ancêtres, elle n’était qu’une enfant mais la mort se moque de l’âge. Je ne suis ni juste, ni injuste. Je suis là, immuable et indispensable, seule mais toujours accompagnée.
Iolyna. 2008
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