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Voici un texte écrit alors que je participais à un forum rp, "Le Royaume d'Anthérius". Ce royaume regroupait diverses cités appartenant à diverses races telles qu'humains, elfes, nains et autres.
Cette histoire expliquait la présence d'un manoir.

Le Manoir

I

Eréonart La Grande. Cité des humains au royaume d'Anthérius dont la muraille massive, construite par les nains, ceint les habitations d'une population hétéroclite. En ce premier jour du mois de Lheim, qui marque le début de la saison des moissons, une foule importante se masse devant le vieux manoir. Les raisons qui poussent les citoyens à venir assister à la cérémonie sont variées.
 Pour la plupart, ils sont contents de voir cette vieille bâtisse rénovée pour abriter le nouvel Astolat, le centre administratif de la cité. Cette masure tombait en ruine et faisait tâche dans le paysage. Quelques-uns ne sont là que pour profiter du buffet, encore une belle occasion de se remplir la panse à moindres frais. D'autres sont uniquement poussés par leur curiosité, voyant là, matière à animer quelques discussions autour d'une chope d'hydromel, alors qu'une poignée, l'opposition, comme ils se font appeler, ne cherche qu'à récolter des informations contre le pouvoir en place. Toutes les occasions sont bonnes pour cela.
 La critique au bord des lèvres, ils regardent le gouverneur de la cité, Markus Almath, et plusieurs notables se pavaner sur le perron en marbre tels des coqs dans une basse-cour. Il ne fait aucun doute à leurs yeux que le déménagement de l'Astolat n'est qu'un coup d'éclat en vue des prochaines élections. Et le choix du nouveau lieu n'est pas anodin. Aucun autre endroit en Eréonart ne peut provoquer autant d'agitation, pour un événement aussi insignifiant, que le manoir des Lornoth.
 Cette grande maison a vu le jour il y a une trentaine d'années seulement, mais elle possède déjà une lourde histoire. Un seul propriétaire en a joui, celui qui l'a fait construire. Après lui, personne n'a jamais voulu y habiter, car dans ses murs, une terrible tragédie s'est jouée. Un drame qui a emporté la totalité des membres de la famille Lornoth. Cela fait une génération maintenant, pourtant, personne à Eréonart n'a oublié cette histoire. Même les plus jeunes la connaissent. Markus avait demandé à des mages de simuler une cérémonie de conjuration afin de rassurer la population, et tout particulièrement les ouvriers qui avaient travaillé à la rénovation. Mais malgré cela, il plane toujours un parfum de peur sur la propriété. Après tout, cette demeure est connue pour être celle d'un démon.

Ils étaient arrivés aux premières lueurs de l'aube, au beau milieu de l’hiver. En ce matin là, beaucoup de citadins redoutaient le moment où ils devraient affronter le froid qui perçait les chairs et mordait les os. L'hiver faisait rage, et des vents violents s'abattaient sur la ville depuis plusieurs jours. Angus ouvrait sa forge avant le levé du jour, permettant au fourneau de répandre sa lueur rouge orangée et sa douce chaleur dans l’atelier, pendant que le râle du soufflet faisait écho aux bourrasques du dehors. Le fournil de Millos crachait ses miches de pain depuis le milieu de la nuit, alors que Myriam, sa femme, garnissait les présentoirs avant que les plus courageux de ses clients n’entrent dans le magasin. Denton, quant à lui, prenait son courage à deux mains et entamait sa tournée, équipé de son atelier roulant, en recherche de client dont les couteaux nécessitaient une remise en forme. La ville se réveillait doucement lorsqu’un fait bien singulier secoua la monotonie hivernale.
 Sous l’arche de la grande porte Nord se tenaient six personnes. Au travers des nuages de flocons que soulevait le vent, les citadins pouvaient discerner deux adultes, un homme et une femme, et quatre enfants. Les gardes en poste ce matin là crurent d'abord à une apparition spectrale. Aucune voiture ou cheval, ni autre moyen de déplacement n'avait déchiré le manteau blanc qui recouvrait la route. Pourtant ces gens étaient bien réels. Cette étrange arrivée souleva beaucoup de questions. Qui pouvaient-ils bien être? Comment étaient-ils arrivés? Quel genre d’homme pouvait faire voyager une femme et quatre enfants en cette saison? Même le plus idiot des humains savait qu’on ne voyage pas en hiver ! Les routes sont impraticables et les bêtes sauvages affamées. C'est la mort assurée. Mais les cinq personnes qui accompagnaient Arthémus Lornoth, tel était le nom de ce chef de famille, ne semblaient guère très affectés par leur voyage. L'homme resta quelques minutes à observer la ville avant d'afficher un sourire satisfait. A cet instant, il donnait l’impression d’une personne ayant longtemps voyagé avant de trouver ce qu’elle cherchait, et qui se considérait arrivé à destination. Puis, il se saisit des deux seules valises qu'ils possédaient, et entra dans la cité.
 Arthémus était de taille moyenne, plutôt maigrichon, un visage fin barré par une fine moustache soigneusement entretenue, alors que son front montrait les premiers signes d'une calvitie naissante. Deux pétillants yeux bleus, trop petits et dont le droit était surmonté d'un monocle doré, perçaient ce banal visage. Une pèlerine épaisse couvrait ses épaules, et dessous apparaissait par intermittence, de riches habits sobrement décorés. A ses côtés, sa femme Eurydice affichait une élégance et une beauté rare. Les traits fins de son visage semblaient gravés dans du marbre. Une demi-tête plus grande que son mari, elle avait de longs cheveux auburn, portés en chignon, une poitrine généreuse, et une taille fine. Ses courbes idéales titillaient la fierté des citadines qui n'en restaient pas moins admiratives devant ses toilettes. Deux garçons et deux filles suivaient le couple. Au premier coup d’œil, il ne faisait aucun doute qu’ils avaient hérité de la beauté de leur mère. L’aîné s’appelait Alban, 10ans, et sa robustesse était un mystère. Venaient ensuite Anya, 8ans, le portrait craché de sa mère, Tanin, 6ans, à qui on prêtait une vague ressemblance avec son père, puis la cadette se nommait Nina, le sosie d'Anya en plus jeune. Cette famille était aisée, cela ne faisait aucun doute, pourtant, aucune bonne, valet, serviteur ou autre gens de maison ne les suivait.
 Ils se dirigèrent vers l’auberge du Dragon d'Or. Les passants s'écartèrent en leur adressant des regards intrigués. Arthémus répondit par un signe de tête et un sourire courtois en guise de bonjour, alors que sa femme et ses enfants, eux, se contentèrent de le suivre, raides comme piquets, le visage inexpressif et le regard absent, tels des automates. Leur venue des plus étrange fit rapidement le tour de la cité, et les commères sautèrent sur l'occasion pour renouveler leurs ragots.

Durant leurs premiers jours à Eréonart, Les Lornoth brillèrent par leur absence. Ils ne quittaient pas l'auberge où ils avaient loué toutes les chambres du dernier étage. Arthémus ne semblait guère regardant aux dépenses, au grand plaisir de Simous, le tenancier, car en cette saison, il était plus que rare qu'il ait une chambre de louée. S'il n’avait pas vu entrer toute la famille, Simous aurait juré qu'il n'y avait qu'un seul homme la haut. Il ne croisait Arthémus que quand celui-ci venait réceptionner les repas, car la famille préférait une chambre, aménagée en salle à manger, à la salle de restaurant. Mais il arrivait aussi à l'aubergiste de surprendre monsieur Lornoth s'enfermant dans une autre chambre, et lorsqu'il collait son oreille à la porte, il percevait le grattement d'une plume sur du papier. Souvent, Arthémus en ressortait en tenant un sac de pièce d'or à la main. Tous ces comportements, rapportés par Simous, alimentaient les ragots qui prêtaient à Arthémus le caractère rigide d'un père fouettard pour obliger sa famille à voyager sous la neige, et à la séquestrer. Sans parler de l'attitude de sa famille à leur arrivée.

Au matin du cinquième jour, alors que le soleil réussissait à remporter une bataille sur les nuages, les époux Lornoth sortirent de leur retraite. Ils flânèrent dans les rues commerçantes, plus pour se faire connaître et se faire voir que par réel désir d’acheter. Arthémus affichait toujours le même sourire et saluait toujours de la tête, comme s'il cherchait à amadouer la population. Eurydice, elle, avait changé d'attitude. Elle affichait un sourire affable, bienveillant. Elle saluait avec plaisir les gens qu'ils croisaient, alors que son regard s'émerveillait devant les devantures, les étals, les enseignes, les maisons et les gens. Tout le contraire qu'à son arrivée. Elle était vivante et respirait la joie de vivre, malgré son teint naturellement blafard. Les salutations à leurs égards étaient rares et timides. Seuls quelques marchands, ayant eu vent de la largesse d’Arthémus, leur adressaient des "bonjours" et des "comment ça va aujourd'hui?" en leur demandant des nouvelles des enfants, comme si la famille vivait à Eréonart depuis toujours.
 Les époux Lornoth passèrent outre la méfiance des gens et continuèrent leurs promenades quotidiennes. Petit à petit, ils s'attirèrent de nombreuses sympathies, aidés en cela par l'argent d’Arthémus et l'amabilité d'Eurydice. Lui, il dépensait sans compter, et elle, elle ne quittait jamais son sourire et avait toujours une bonne parole pour les gens qu’elle rencontrait. Autant que les citadins s’en souviennent, elle n’avait jamais dit une mauvaise parole à l’encontre de quiconque, ni même un regard de travers. On disait d’elle qu’elle était la bonté incarnée.
 Mais les commérages trouvaient toujours de l'eau pour alimenter leur moulin. Pourquoi voyait-on si peu les enfants? Ces derniers passaient le plus clair de leur temps, enfermés dans leurs chambres, sans bruit. Et cette richesse, d'où venait-elle? Ce n'était pas dans les deux seules valises qu'ils avaient avec eux en arrivant qu'il avait pu cacher autant d'or. Cela faisait des semaines qu'aucun étranger, à part eux, n'avait franchi les murs de la cité, il n'avait donc pu recevoir de nouveaux fonds.
 - Un sorcier des ténèbres ! disaient les uns. Il doit user de ses enfants pour ses expériences.
 - Un voleur ou un faussaire ! disaient les autres. Il doit faire travailler ses enfants nuits et jours.
 Les semaines et les mois passèrent, les sorties des époux devinrent presque un rituel. Leurs enfants se faisaient plus présents, bien que leur gaieté et leur insouciance avaient du mal à s'extérioriser. La présence de la famille se fondit peu à peu dans le paysage citadin et très vite, les comportements étranges dont ils faisaient parfois preuve passaient pour faits banals.

II

Aux premiers jours du printemps, Arthémus Lornoth entreprit de construire une demeure pour sa famille. La nouvelle passa d'abord inaperçue. S’attendant à ne voir qu’une maison cossue aux cotés des autres, peu de gens ressentirent le besoin de s’opposer à cela. Moins encore le gouverneur Mareck qui voyait d’un très bon œil la présence de ce nouvel administré des plus fortuné, et s'intéressait de moins en moins à la source de cette richesse. Il lui accorda bien volontiers le droit de construire sa maison, mais le lieu choisit et le type suscitèrent de nombreuses protestations de la part des citadins. Arthémus ne voulait rien de moins qu'un manoir pour sa famille, et il le voulait dans la petite clairière du Bois Vert. Ilot de verdure situé à l'intérieur des murs de la cité.
 La présence de ce bois datait d’une centaine d’années, et il était le résultat de l'avarice du tout premier gouverneur, Lucius Rekdar. En ce temps là, Eréonart n'était qu'une modeste ville. Les attaques de bandits et d'animaux sauvages étaient monnaies courantes. Le mécontentement gagnait toutes les couches sociales, et si l'administration ne faisait rien, la ville courait droit à l'émeute. Les administrés évoquèrent l'idée de construire une muraille, mais le gouverneur était plus que réticent. Proche de ses sous, comme de ceux de la cité, Lucius ne vivait que pour amasser de l’argent et en dépenser le moins possible. Alors cette idée de mur ne lui plaisait pas du tout, mais il céda sous la pression populaire. Il fit appel aux nains, qui étaient et sont les meilleurs bâtisseurs d'Anthérius, et choisit lui-même quelle emprise aurait le rempart. La cité prospère ne cessait de grandir, et Lucius n'avait pas l'intention de faire construire muraille sur muraille. Il engloba donc dans son tracé prairies, champs cultivés et une partie de la forêt de Faëa, toute proche. C'est ainsi qu'Eréonart s'était vue gratifiée d'un jardin sauvage. Il fut éclairci au long des années pour supprimer les nuisances animales, et un étang y avait même été créé, ainsi qu'une grande clairière.
 Le bois était devenu un lieu incontournable de la cité, presque un monument. Enfants, familles et amoureux aimaient s'y retrouver, et ils ne voulaient pas en être privé parce qu'un homme fortuné avait décidé d'en faire sa propriété. Arthémus assura que le bois resterait accessible, et que tous pourraient continuer à en jouir comme avant. Et pour mieux faire accepter cela, il promit de l'aménager et l'entretenir. Il ajouta également que la construction du manoir nécessiterait une importante main d'œuvre qu'il rémunérerait largement. Ce dernier argument suffit à amadouer plus d'un récalcitrant, et le manoir pu voir le jour.

Fait de colombage et de torchis, le manoir s'élevait sur trois niveaux, sans compter les combles. L'ossature reposait sur des fondations en pierre dont le sommet jaillissait de terre. Chaque niveau était aussi vaste qu'une maison. Au rez-de-chaussée, outre le vestibule et le grand hall qui abritait le grand escalier, on trouvait trois salons, tous de tailles différentes, la grande salle à manger, une salle de réception, deux cabinets de toilettes, afin que les invités puissent se rafraîchir, et un cabinet d'aisance. Particularité qui avait animé de nombreuses discussions, car d'habitude, les commodités se trouvaient à l'extérieur. Adossé au manoir, sur sa façade Nord, le jardin d'hiver attendait ses premiers visiteurs. Au premier étage se trouvait deux autres salons, le bureau d'Arthémus, dont beaucoup se demandaient ce qu'il en ferait, deux salles d'études pour les enfants, une salle de jeux et une salle de musique. Le second étage renfermait plus de chambres, salles d'eau comprises, que nécessaire, et les combles étaient aménagés en chambre de bonnes. Au sous-sol, on trouvait l’habituelle cave à vin, la remise pour le bois, la salle de la chaudière, et une petite pièce, à peine plus grande qu'un réduit qui renfermait un porte-livre en fer forgé, dont Arthémus dissimula l'utilité.
 Encore une nouvelle étrangeté de la part du père Lornoth qui alimenta quelques ragots de plus. Et comme si cela ne suffisait pas, il avait déniché un verrou qui ne possédait ni poignée, ni trou de serrure. Composé de deux plaques de cuivre aussi grande qu'une main d'homme, vissée de chaque côté de la porte, elles enfermaient un mécanisme qui envoyait trois pènes s'enfoncer dans la gâche qui était intégrée à l'huisserie en métal. Intrigués, les ouvriers présents demandèrent comment cette serrure pouvait fonctionner? Fier de lui, Arthémus en fit la démonstration en posant sa main droite sur la plaque. Aussitôt, la porte se déverrouilla en laissant échapper un petit cliquetis. Il poussa l'ouvrant pour bien montrer qu'il n'y avait aucune supercherie, et lorsqu’il retira sa main, la porte revint battre contre son huisserie. S'ensuivit un autre cliquetis, signifiant ainsi que le verrou condamnait l'ouverture, sans que la main de l’homme n’y ait porté assistance. La stupeur gagna l’assistance, et beaucoup d’ouvriers, apeurés, ne revinrent plus jamais travailler.
 Suite à ça, les ragots à l'encontre d'Arthémus n'étaient plus proférés sur un ton mesquin ou narquois, mais sur celui de la peur. Il n'était plus un sorcier ou voleur, mais démon, et tous les maux de la cité étaient de son seul fait. Mais Arthémus termina tout de même son manoir. Il fit venir du mobilier et des décorateurs des quatre coins du royaume. Les murs furent habillés de tentures, rehaussées de fils d’or, et de bois d’acajou, gravé de scènes épiques ou mythologiques. Au sol, des tapis épais recouvraient des parquets en chêne, posé en formes géométriques variées. Tables en bois, en verre, en pierre ou marbre, aux pieds sculptées, étaient disposées aux endroits les plus adéquates. Chaises capitonnées avec des sculptures qui se mariaient parfaitement à celles des tables. Lustres, chandeliers, appliques murales, ornés de dorures, cristaux et autres joailleries étaient disposés ça et là afin d’illuminer le manoir. Tout était enfin prêt pour abritait la famille.

Durant les cinq années qui suivirent l'achèvement du manoir, la famille devint l'une des plus importantes de la ville. Arthémus fut nommé conseillé du gouverneur, trois ans après son arrivé. Ses idées sur le développement économique et politique de la ville avaient permis à Eréonart de devenir une cité majeure dans le royaume et d'être la capitale du monde humain. Il était, entre autre, à l'origine de la coopération entres les hommes et les dragons, les plus grandes créatures du monde connu, ce qui propulsa l'espèce humaine au premier rang des puissances militaires. Pendant ce temps, Eurydice s’acquittait de sa condition d’épouse en recevant, au manoir, les femmes des autres dignitaires de la ville. Elle prit également l'initiative de venir en aide aux nécessiteux que chaque grande ville possède. Sa vie était bien remplie, mais elle trouva le temps de donner naissance à trois enfants de plus, deux garçons et une fille, dont le physique donnait une impression d'inachevé.
 Nyssa, la cadette, n'était vraiment pas gâtée. Ses fins cheveux noirs tombaient raides sur ses épaules, son oeil droit avait du mal à suivre les mouvements de son frère tandis que sa grande bouche n'arrivait pas à faire pousser ses dents bien droites et alignées. Et son corps maigre la faisait paraître aussi pauvre que les mendiants dont s'occupait sa mère. Les commères ne ratèrent pas une si belle occasion de rajouter une couche de médisances sur le dos des Lornoth. Le physique ingrat des trois derniers était certainement une punition divine pour avoir frayer avec les démons, disaient-elles. Pourtant, Arthémus, sa femme et ses enfants, donnait l'image d'une famille modèle, où régnaient amour et bonheur. Du moins, jusqu'à cette terrible tragédie.

III

Sixième jour de Lemos. Comme tous les ans à l'aube de l'automne, la ville célébrait Honiris, dieu de la nature. Chacun chez soi, en famille ou entre amis, autour d'un bon repas, les humains, redoutant que l'hiver ne prenne place à tout jamais, demandaient à la divinité de revenir combattre le froid au printemps prochain. Comme à l'accoutumé pour un jour de fête, Eurydice organisait une réception. Elle se levait bien avant les premiers rayons du soleil, prenait un petit déjeuner frugal, et une fois sa toilette faite, elle s'occupait de toute l'organisation. De l'aménagement du grand salon pour accueillir les invités à la place qu'ils occuperaient à table, en passant par le menu et la préparation du repas. Ce n'était pas un manque de confiance envers ses gens de maison, mais tout devait être selon ses idées, et gare à celui qui viendrait mettre son grain de sel. Elle allait même jusqu'à faire le marché, dressé lui aussi pour l'occasion, et comme à chaque fois avant de sortir, elle demandait à son mari de quoi régler les achats.
 Arthémus descendit à la cave et s'enferma dans le réduit. Sur le porte-livre en métal reposait un grimoire ouvert dont les craquelures de l'épaisse couverture de cuir trahissaient son grand âge. Il se saisit d'une plume d'hippogriffe, et après l'avoir imbibée d'encre, il remplit les pages blanches d'une écriture lente et soignée. Lorsqu'il termina sa phrase, un sac de pièce d'or apparut à ses pieds. Nullement surpris, il le ramassa et sortit. Avant de laisser la porte se refermer d'elle-même, il jeta un regard sur le livre. Il ne comprenait pas pourquoi ce dernier avait autant déformé le physique de ses trois derniers enfants, ni pourquoi il n'arrivait pas à corriger. Il fut pris d'une angoisse indéfinissable qui fit remonter des souvenirs du tréfonds de ses pensées.

Il se rappela sa vie de petit cordonnier dans un village qui en comptait trois autres. Gagner sa pitance n'était pas facile à cette époque, la grande majorité des villageois étaient fermiers, et la plupart du temps, ils le payaient en poulet, cochon, lait, pain ou objets divers. A contre cœur, Arthémus acceptait, mais il regrettait que ses poches restent vide de toutes pièces d'or, d'argent ou de cuivre. Ce n'était pas vraiment la vie qu'il avait espérée en embrassant cette profession. Il avait pensé gagner suffisamment d'argent pour prendre une femme et fonder une famille, cordonnier était un métier d'avenir soi-disant, car tout le monde en avait besoin. Mais la réalité avait été tout autre. Il n'avait ni femme, ni enfants, et il s'encroûtait dans un métier qui l'attirait de moins en moins. Il pensait à changer de carrière, mais il était à la moitié de sa vie, et ne savait rien faire d'autre.
 Un jour, un étrange voyageur était venu traîner ses guêtres au village. Le visage constamment dissimulé sous la capuche d'une pèlerine miteuse, il avait demandé à Arthémus de lui réparer ses bottes, et lui avait proposé en guise de paiement un vieux grimoire. D'après le voyageur, ce grimoire, appelé le Livre des Souhaits, avait le pouvoir de donner vie à tous les rêves. Pour cela, il suffisait juste d'utiliser la plume d'hippogriffe qui se trouvait avec. Devant la mine sceptique du cordonnier, son client en avait fait la démonstration. Sur l'une des pages blanches, il avait décris, avec beaucoup de détails, une canne de marche.
 Arthémus était resté bouche bée en la voyant apparaître à côté du voyageur. Il avait laissé passer plusieurs minutes avant de prendre la parole, ne sachant s'il rêvait ou devenait fou. Puis une joie immense avait rempli son cœur quand il avait réalisé que toutes ses espérances seraient comblées avec un tel objet. Il avait volontiers accepté la proposition du voyageur, et n'avait même pas voulu savoir pourquoi ce dernier avait cherché à se séparer de ce grimoire. Il devait certainement être fou à lier, avait-il pensé. Une fois l'affaire conclue et le voyageur reparti, il avait définitivement fermé sa boutique, et s'était cloîtré chez lui.
 Durant des jours, il avait appris à utiliser le grimoire. Il avait brouillonné ses descriptions sur des feuilles volantes pour être sûr de ne faire aucune erreur, mais il avait découvert très vite que le grimoire permettait de compléter les phrases déjà écrites. Son impatiente lui avait soufflé de commencer par une femme et des enfants, mais il s'était ravisé. Il avait préféré se faire la main sur des objets qui ne nécessitaient que très peu de détails : une table, des chaises, des outils, des vêtements, et quelques pièces d'or. Quand il s'était senti assez sûr de lui, il s'était offert la famille dont il rêvait, en commençant par Eurydice. Il avait longtemps hésité sur la beauté de sa femme, modifiant à plusieurs reprise ses descriptions jusqu'à la perfection. Puis il s'était penché sur sa progéniture. L'opération s'était avérée plus rapide, il commençait à bien maîtriser la chose. Une fois terminée, il avait regardé un long moment ses créations. Elles étaient loin d'être parfaite, mais pour un début, ce n'était pas si mal. Seulement leur présence soulevait un problème. Il était connu dans ce village, et tout le monde savait très bien qu'il n'avait ni famille, ni argent, et forcément ni de beaux habits. Si son village avait apprit l'existence de sa femme et ses enfants, surgit de nulle part, il aurait été jeté au bûcher sans autre forme de procès. Il avait donc jugé préférable de déménager, et discrètement. Pour cela, il avait usé du grimoire, après tout, cela relevait aussi des souhaits. Il lui avait alors demandé donc de le transporter à l'entrée d'Erénoart, qui se trouvait loin au sud, où personne ne le connaissait.

Arthémus accompagna sa femme jusqu'aux premiers étals de marchand, puis il se rendit à l'Astolat. Certaines affaires se moquaient des jours de fête, et sa présence était donc nécessaire. Le projet de construction d'une école de dragon rencontrait des obstacles. Les citoyens n'étaient pas tranquilles en présence de ces énormes créatures ailées. Tous savaient qu'ils ne risquaient rien, mais c'était plus fort qu'eux. A choisir, ils préféraient que l'école soit construite en dehors de la ville, le plus loin possible. Arthémus devait les convaincre de laisser l'école dans les murs, qu'ainsi Eréonart gagnerait en renommée et en richesse, mais sa tâche fut interrompue par la venue d'un garde dans son bureau. Celui-ci, ouvrant brusquement la porte, jaillit du couloir tel un diable de sa boîte. Sans prendre le temps de dire bonjour, il invita le conseiller à rentrer chez lui au plus vite. D'après plusieurs personnes, sa femme et ses enfants se comportaient étrangement.

Cela avait commencé au marché. Eurydice se montra anormalement nerveuse et irritable. A la boulangerie, elle reprocha à Myriam son manque de diligence quant à servir les clients. Dans les rues, elle bouscula plusieurs passants sans s'excuser, ne rendit pas les bonjours qu'elle recevait, et pire, elle insulta à plusieurs reprises ses gens. C'était bien la première fois que Madame Lornoth se comportait de la sorte, mais personne ne la reprit sur son attitude. La plupart des gens mirent en cause une éventuelle fatigue, et ce vent qui soufflait en rafale depuis deux jours sur la cité, le vent des fous. Pourtant, personne ne pouvait s'empêcher de penser à cette rumeur de démon. Et si c'était vrai? Jusqu'à ce jour, la plupart des citadins avaient pris ces ragots à la légère, mais il fallait se rendre à l'évidence, les Lornoth accumulaient les étrangetés. Des singularités que seules des entités de dotées de grands pouvoirs pouvaient se permettre.
 Au manoir, les bonnes et les précepteurs n'étaient pas mieux lotis. Dans les salles d'études, les aînés préféraient rabrouer leurs précepteurs qu'étudier. Dans la salle de jeu, des crises de colère et de violence remplacèrent les rires des plus petits. En rentrant, Eurydice jeta ses achats au sol et congédia tous ses gens en les traitant d'incapable. Décontenancés, ils quittèrent le manoir en la regardant s'agiter comme une démente. Elle se dirigea ensuite dans la cuisine alors qu'Alban et Tanin se battaient, Anya et Nina déchiraient leurs habits, et que les plus petits transformaient la salle de jeu en un champ de bataille.
 Lorsque Arthémus rentra chez lui, en fin de matinée, le manoir était méconnaissable. Tentures déchirées, vases brisés au sol, chaises renversées et les bois d'habillement éclatés ou arrachés. Les fenêtres et les volets clos étaient percés de trous, très certainement fait par des objets jetés au travers, pensa-t-il. Il trouva Eurydice dans la cuisine qui abattait à l'aide d'une hache la grande table pour la mettre au feu. Dans l'âtre, les chaises se consumaient déjà. Arthémus saisit sa femme par les épaules et la secoua pour tenter de lui rendre la raison, mais il comprit très vite, en voyant la folie qui habitait son regard, qu'il n'arriverait à rien. Et dans ce vide sans fond qu'était cette poupée de chair et de sang, il se rappela l'avertissement du voyageur.
 - Ne demandez pas trop au grimoire, car il vous le reprendra brutalement.
 Mais il n'avait pas écouté. Tout ce qui lui importait ce jour là, c'était la vie de rêve que lui offrait le Livre des Souhaits.
 Il sortit de la pièce et se précipita au sous-sol, sans prendre la peine de chercher ses enfants. Il y avait de forte chance qu'il les trouve dans le même état, et il préféra se rendre au sous-sol, pensant que seul le livre pourrait réparer le mal. Enfermé dans le réduit, il fit défiler les pages nerveusement pour arriver à celle utilisée le matin même. Son coeur s'arrêta de battre quand il découvrit que les mots s'effaçaient les uns après les autres, comme absorbés par le papier.
 D'un geste tremblant, il saisit la plume et tenta de refaire les lignes, mais les pages blanches ne voulaient plus d'encre. Elles rejetaient le liquide noir tel un tissu imperméable rejette les gouttes de pluie. Même la sueur qui perlait de son front n'imbibait pas le papier. Les doigts crispés sur la penne, il essaya encore et encore mais la pression qu'il exerçait la brisa. Voyant que la situation lui échappait, il se laissa gagner par le désespoir. Ses genoux flanchèrent, mais il ne pouvait se laisser tomber, il savait qu'il ne se relèverait pas. Accroché au pied sur porte-livre, il se gonfla de colère. Il refusait de perdre tout ce qui remplissait sa vie.
 Il retourna au rez-de-chaussée, et tenta une nouvelle fois de ramener sa femme à la raison, de contrer le cours des choses. Mais rien n'y faisait. Eurydice s'enfonçait de plus en plus dans la démence, alors il craqua. Son esprit se brisa, et la folie l'emporta à son tour. Il frappa sa femme qui ne cessait de le couvrir d'obscénités, avant de la jeter violemment au sol. Puis, il la délaissa pour gagner l'étage, sans voir que le crâne, peignée d'une magnifique chevelure auburn avait éclaté en rencontrant le sol. Dans la salle d'étude, Alban et Anya s'adonnaient à des plaisirs charnels contre nature, pendant que Tanin se lacérait le corps à l'aide d'un couteau. Arthémus attrapa un chandelier en fer et fracassa la tête des deux aînés avec, avant de faire subir le même sort au troisième. Sa raison perdue dans les méandres de la tragédie qui se jouait, il partit à la rechercher des autres. Il trouva Nina pendue à une poutre de son bureau, et bien que morte, il ne put s'empêcher de la frapper avec son arme improvisée. Les quatre plus jeunes étaient déjà mort depuis un moment quand il les découvrit, dans la salle de jeu. Leurs corps étaient boursouflés, comme remplis d'eau, et celui de Nyssa se creva lorsqu'il le toucha, répandant une marre de sang noir dans la salle de jeu.
 Au dehors, une foule s'était massée devant le manoir. Tous se demandaient ce qui arrivait à la famille. Quelque-uns, des marchands, voulaient des réponses au fait que des pièces d'or s'étaient transformées en sable pendant la journée, des pièces qui provenaient de la fortune des Lornoth. Mais inconsciemment, tous cherchaient à assouvir une curiosité malsaine. Ils voulaient être les premiers à savoir si Arthémus étaient un démon ou pas, et les bruits qui provenaient du manoir laissaient entendre une telle vérité. Les échines étaient parcourues de frissons d'épouvantes à chaque cri, presque inhumains, du conseiller, mais personne ne voulait quitter les lieux, et en début de soirée, tout s'arrêta. La foule ne percevait plus aucun bruit, mais au travers des volets brisés, elle pouvait apercevoir un ombre qui errait de pièce en pièce, tel un spectre hantant les murs d'une vieille maison. Tous sentirent planer la présence de la mort, et leur curiosité se refroidit rapidement. Ils se hâtèrent de regagner leur foyer, en priant les dieux que le malheur ne vienne pas frapper à leur porte.

Au petit matin, Arthémus Lornoth fut retrouvé à genoux devant le temple de Mëlhin, la déesse mère. Son corps et ses mains étaient couverts de sang et dans son regard, on pouvait voir qu'une détresse insondable habitait son âme. Le gouverneur se rendit au manoir, accompagné de garde, et découvrit toute l'horreur de la tragédie qui s'était déroulée la vieille. Tout était sans dessus dessous. Dans le grand hall, ils reconnurent Eurydice à la robe qu'elle portait la veille, mais son corps avait fondu comme neige au soleil. Il ne restait que quelques lambeaux de peau translucides et une marre de sang noir. Les corps des aînés étaient dans le même état, mais ceux des plus jeunes avaient disparus. Une odeur fétide empestait le manoir et ils ne purent retenir un haut-le-cœur. Le gouverneur s'enquit des raisons d'une telle folie auprès d'Arthémus, mais ce dernier ne cessait de répondre toujours la même chose.
 - Morts. Tous. À cause de moi. C'est de ma faute. De ma faute...
 Il ne faisait aucun doute dans les esprits qu'Arthémus avait tué sa femme et ses enfants, mais personne ne voulait savoir comment. Un bûcher fut dressé à la va-vite et le conseillé y fut jeté sans plus de ménagement. Les flammes s'emparèrent très vite de lui. En quelques secondes, ses cheveux et sa moustache n'étaient que filaments cendrés. La chaleur transforma ses habits en une pâte gluante et collante qui se mêla à sa peau boursouflée et roussie. Elle fondit littéralement, laissant apparaître la chair. Et dans cet enfer, Arthémus eut une attitude qui terrifia encore plus la population d'Eréonart. Agenouillé sur le bûcher, il leva les bras au ciel pour implorer les dieux de l'accueillir en leur royaume céleste. Mais les spectateurs ne virent qu'un démon appelant les feux infernaux pour rentrer chez lui.
 Le gouverneur condamna le manoir et fit clôturer le parc par une haute palissade avec, tous les cinq mètres, un panneau en interdisant le franchissement. Un avertissement bien inutile, car depuis ce jour, plus personne n'avait approché la propriété, ni ne s'était promené dans le bois. Les citadins étaient persuadés que l'esprit d'Arthémus habitait encore la bâtisse, et tous redoutaient de tomber dans ses griffes.
 Au sous-sol, la porte du réduit, dépourvue de son étrange serrure qui avait fini, elle aussi, en sable, baillait sur le porte-livre qui ne portait plus le grimoire. Livre que personne à Eréonart n'avait vu, ni entendu parler. Et à la porte Sud, alors que le bûcher n'était plus que cendre, un voyageur quittai la cité, tenant sous sa pèlerine miteuse à la capuche relevée un vieux grimoire et une plume d'hippogriffe.

Christophe Derouault. Avril 2009

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