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Chapitre IX
Réveillée par le piaillement des oiseaux et le chant lointain d'un coq, Iolyna ouvre les yeux sur un ciel bleu uni, visible par l'unique fenêtre de la chambre. Ce matin, il n'y a pas de long étirement après une bonne nuit de sommeil, ni de position fœtale pour se secouer les ailes et les défroissées. Il n'y a pas de joie, ni de plaisir à voir une belle journée s'annoncer. Aujourd'hui aucun soleil, dardant à l'horizon ses rayons dorés, n'arrivera à réchauffer son cœur.
Perdue dans la tristesse de ses pensées, elle réalise à peine où elle se trouve. Et le pourquoi du comment qu'elle est arrivée dans cette chambre, sur ce lit, ne lui met même pas la bouilloire en ébullition. Cela n'a pas d'importance. Plus rien n'a d'importance de toute façon ! Elle est en train de perdre la seule chose à laquelle elle tient le plus au monde. Tout le reste est sans intérêt, fade et insipide. Elle voudrait mourir, comme ses fleurs qu'elle n'aura même pas le plaisir de voir grandir, ni s'épanouir et encore moins parler, parce que fauchées dans leur jeune âge par un korril maladroit.
Savoir cultiver des fleurs poudrières n'est pas donné à tout le monde. N'y arrive pas fée qui veut. Et surtout, n'y est pas autorisé fée qui souhaite. Les graines sont rares et fragiles, encore plus que les fleurs. Elles sont conservées bien à l'abri par les instances dirigeantes féeriques, et distribuées avec parcimonie par un collège de fées, parmi les plus expérimentées, après entretien avec la requérante. Ensuite, l'éleveuse est sous constante surveillance. Elle doit suivre à la lettre les règles d'élevage, se former et apprendre tout ce qu'il y a à apprendre sur cette pratique, car si des irrégularités sont trop souvent constatées, ses parterres et son droit à les élever lui sont définitivement retirés. Chacune des éleveuses n'a droit qu'à un seul et unique essai.
Iolyna su très tôt, bien avant d'entrer en noviciat, qu'elle avait un don pour l'élevage de fleurs poudrières.
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Par une fin d'après midi printanière, finissant une dure journée d'exploration, elle se posa dans un jardin pour reprendre haleine et reposer ses ailes bien fatiguées. Son attention fut alors attirée par un parterre de fleurs aux couleurs et aux senteurs enivrantes. Charmées par ces beautés, Iolyna les examina de plus près et fut agréablement surprise de voir qu'elles étaient douées de parole.
- Bonjour petite fée ! Que fais-tu ici? Nous ne te connaissons pas !
- Bonzour petites fleurs ! Ze me suis arrêté ici pour me repozer un peu. Ze n'ai pas encore l'habitude de voler longtemps, ze ne suis âgée que de quelques zannées à peine !
- Ohhhh ! Une petite fée à peine éclose ! C'est la première fois que nous en voyons une. Alors, t'as découverte de notre monde ce passe t-il bien?
- Voui ! Mais c'est fatigant ! Pfiou ! Le soir, mes ailes sont toutes dures !
- C'est normal, tu n'es encore qu'au stade d'éveil, mais tu apprendras vite à t'économiser, et tu sentiras moins la fatigue.
- Voui, z'espère ! … Et vous, qui êtes-vous? C'est la première fois que ze vois des fleurs qui parlent.
- Hi ! Hi ! Ça, nous n'en doutons pas ! Nous sommes une variété de fleur très rare. Nous ne poussons pas dans les forêts, ni les champs ou les prairies. Tu ne peux nous trouver que dans certains jardins. Nous sommes des fleurs domestiques, élevées par les fées pour fabriquer des poudres. Nous sommes des fleurs poudrières, ou plus communément appelées fleurs magiques.
- Oh ! s'émerveilla Iolyna. Et vous faites quoi comme poudre?
- Hi ! Hi ! Ce n'est pas nous qui fabriquons les poudres, mais les fées qui nous élèvent. Avec nos feuilles, nos pétales, notre pistil ou notre pollen, elles créent toutes sortes de poudres ou en inventent. Ces poudres sont ensuite données aux petites gens qui en ont nécessité.
- Ah ! D'accord ! Mais pourquoi z'en ai zamais vu avant des comme vous?
- Tout simplement parce qu'il n'y a qu'un nombre très faible de fées qui ont le droit de nous élever. Nous sommes très fragiles, mais nos propriétés magiques sont très puissantes. Donc, à ne pas mettre entre toutes les mains.
- Ah ! D'accord.
- Et puis, nous ne poussons pas dans un lieu où nous ne sommes pas déjà. Seul un parterre arrivé à maturité peut donner naissance à d'autres dans un même jardin. Sinon, il faut planter des graines particulières appelées "Première pousse". Elles sont extrêmement rares, et encore plus fragiles que nous autres fleurs.
- Je vois…
Subjuguée par ces fleurs qui parlaient à l'unisson tel le chœur d'un théâtre antique, Iolyna resta à discuter avec jusqu'à la tombé du jour. Elle apprit que dans le monde végétal il y a deux grandes familles : les sauvages et les domestiques. Et que dans ces grandes familles, il y avait plusieurs familles encore, comme les décoratives et les magiques pour les domestiques, ou les nuisibles et les médicinales pour les sauvages.
- Il y en a bien d'autre, mais tu auras tout le temps de l'apprendre durant ton apprentissage.
- Voui ! Ze ne me rappellerais pas de tout ce soir. Z'ai dézà du mal à retrouver ma maizonnée, alors me souvenir de toutes les familles des plantes !
- Hi ! Hi ! Ça aussi ça viendra… En parlant de chez toi, il commence à se faire tard, tu devrais songer à rentrer.
- Voui ! C'est vrai… mais avant, ze voudrais savoir qui s'occupe de vous?
- C'est une fée âgée du nom d'Hippolyne In'Har. Cela ne fait pas longtemps qu'elle s'essaie à l'élevage de fleurs poudrières, et elle a bien du mal la pauvre.
- Oh ! Pourquoi donc?
- Elle est très âgée, et n'a plus toute sa tête. Mais surtout, elle a beaucoup de soucis en ce moment. Tant, qu'elle en oublie parfois de nous soigner. Elle en est à son deuxième avertissement, au troisième, elle n'aura plus le droit de nous élever.
- Mais qui le fera alors?
- La doyenne nous fera retirer de ce jardin, et nous serons confiées à une autre éleveuse.
Attrister par ce qu'elle venait d'apprendre, Iolyna décida, au moins pour cette fois, de prendre les choses en mains. Intuitivement, elle fit exactement ce qu'il fallait. Elle leur donna à boire, enleva ce qui avait été amené par le vent, aspergea les têtes, retira les mauvaises herbes qui tentaient de s'incruster, et pour finir, elle mit en place la grille de protection contre les animaux sauvages.
- Oh ! Voilà qui est parfait. Merci beaucoup petite fée. On croirait que tu as déjà fais ça plusieurs fois.
- Mais avec plaizirs petites fleurs ! Z'ai zuste fais ce qui me paraissait bien.
- Et bien, c'est parfait ! Nous te remercions vraiment beaucoup. En plus, cela devrait arranger un peu les affaires de notre éleveuse. Mais maintenant, tu dois partir, il fait de plus en plus sombre…
Iolyna acquiesça, et en quittant les fleurs, elle su, sans l'ombre d'un doute, quel serait son avenir. Une fois son apprentissage terminé, elle élèvera des fleurs poudrières. Non pas parce qu'elle avait tout bien fait avec celles d'Hippolyne, mais parce qu'elle se savait un don pour cela. Depuis le jour de sa naissance, elle était attirée par les fleurs. Pourquoi? Comment? Elle n'en savait rien et elle s'en moquait, mais l'idée d'avoir des fleurs magiques à élever, soigner, choyer, et avec qui parler l'enthousiasma. Si bien, qu'elle ne pu attendre de devenir une fée confirmée.
A peine entrée en noviciat, elle s'empressa de poser une demande. Le collège refusa aussi sec, sans même étudier la question, sous prétexte qu'une novice n'a d'expérience en rien, et que lui confier des fleurs magiques serait un manque de discernement impardonnable. Pour la petite fée, ces arguments étaient sans fondement ! Il en fallait plus pour la refroidir. Elle harcela le collège de demande, refus après refus, jusqu'à ce qu'elle obtienne un entretien. Pour la calmer, ses aînées la reçurent, mais ne l'écoutèrent pas. Leur avis était tranché, et ce n'était pas une jeune fée, fraîchement débarquée, qui allait leur imposer ses quatre volontés !
Pourtant, durant l'entrevue, il se passa une chose à laquelle le collège ne s'attendait pas. Alors qu'il s'évertuait à vouloir la piéger sur l'entretien de fleurs domestiques, et pas seulement les magiques, la novice répondait juste à beaucoup de question. L'étonnement parcouru l'assemblé. Elle ne pouvait en avoir apprit autant sur sa seule cinquantaine d'année d'éveil. Comment ce pouvait-il qu'elle en sache autant? Son niveau de connaissance atteint pratiquement celui des sœurs qui débutent dans cette pratique. La possibilité que Iolyna possède un don pour l'élevage traversa alors les esprits. Les avis n'étaient plus aussi tranchés, et il fallut une longue délibération pour donner une réponse. Celle-ci fut positive.
Dès lors, la jeune apprentie s'imaginait confectionnant ou inventant diverses poudres, mélangeant les saveurs, les arômes et créant de nouveaux effets. Elle avait même trouvé un nom pour sa boutique; "Au mille et une poudre". Elle serait célèbre. Toutes les petites gens viendraient chez elle pour avoir le privilège de posséder un flacon de poudre de Iolyna Cybélia. Elle était la plus jeune éleveuse de fleurs magiques. Jamais novice n'avait eu ce droit. Elle avait un don peu commun qui ferait d'elle la plus grande éleveuse et confectionneuse de poudre que le petit peuple n'ait jamais connue.
Mais aujourd'hui, ce beau rêve est mort. Sapé dans ses fondations, il s'écroule petit à petit, au fil des heures qui passent. Don ou pas, la première règle de l'élevage de fleurs poudrières ne sera pas transgressée pour elle…
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