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La fin de l'après-midi s'installait tranquillement, et les Pixies en étaient toujours à rire de leur blague. Mais le final qu'elles avaient mis au point tardait à venir. L'envie d'enfoncer le clou se faisait de plus en plus pressante, et ne tenant plus, elles décidèrent d'agir sans l'aide de l'obscurité. En catimini, elle sortirent de leur planque et prirent la direction du royaume des écureuils. A de nombreuses reprises, elles durent se cacher dans un buisson, dans le creux d'un arbre ou au milieu d'un bosquet de champignons, car les chemins et les sous bois étaient encore bien animés. Elles pestèrent contre ces animaux et ces petites gens qui flânaient encore dehors à cette heure-ci de la journée. "N'avaient-ils donc rien à faire chez eux? Voilà une belle bande d'empêcheurs de blaguer en rond !" pensèrent-elles à l'unisson. L'une d'elle dut endosser l'uniforme d'éclaireur pour ouvrir la voie. Mais son vil esprit oublia que le danger pouvait aussi venir d'en haut. Alors que le trio bâillonnait un couple de moufette qui taillait le bout de gras devant leur cachette, les empêchant de poursuivre leur route, un autre trio se pointa à quelques mètres au-dessus de leur tête. Iolyna et Pioupiou scrutaient le sol à la recherche de l’objet convoité, alors que le korrigan avait toutes les peines du monde à rester perché sur l'oiseau pour aider. La fée stoppa net.
- LA ! s'écria-t-elle.
Le colibri en fit de même ! Mais pas Dwirikith. Lui, il poursuivit son vol encore quelques mètres en ligne droite avant de piquer vers le sol. En le percutant, son vol se transforma en roulé boulé qui traversa le trio de pixies et le couple de moufettes telle une boule de bowling dans un jeu de quille. Sa course ne fut stoppée que par la bienveillance d’un vieux chêne qui passait par-là. Le petit être se retrouva cul par-dessus tête, légèrement désorienté.
- Mais? Non mais ! M'enfin ! C'est que ... C'est un comble ça ! A l’avenir, merci de prévenir avant de vous arrêter aussi brutalement ! Que je me cramponne un peu mieux !
La fée regarda son compagnon et pouffa de rire en le voyant dans une telle position.
- Allez ! Arrête de faire le pitre et viens là ! Ze crois qu’on a trouvé le gland qu’on serse ! Mais on va avoir du mal à le récupérer !
Dwirikith se remit sur ses jambes, tant bien que mal, et les rejoignit tout en se tenant les reins tel un petit vieux perclus d'arthrite.
- Et ben ! Si j’avais su, j'aurais pas v’nu ! grimaça-t-il. Et pourquoi on aurait du mal?
La fée ne répondit pas et se contenta de pointer du doigt les voleuses.
- Nom d'un scarabée bousier ! s'exclama le korrigan. Des pixies ! Quoi t'est-ce qu'elles font là?
- Ce sont elles qui ont volé le gland sacré !
- Oh ! Sérieux?
- Voui ! Et elles zont fait croire que les coupables étaient des zhumains.
Les pixies, prises la main dans le sac, restèrent un moment sans bouger avant d'adresser des grimaces, et de montrer leur lune à la fée et au korrigan. Puis elles se carapatèrent en traversant les hautes herbes, laissant derrière elles des rires moqueurs.
- Vite ! s'écria Iolyna. Suivons-les !
Et elle partit à toute vitesse, suivit de Pioupiou, mais pas du petit génie. Celui-ci avait les reins encore bien trop douloureux pour courir.
- Eh ! Oh ! Mais attendez-moi, espèce de galleg* décérébrés !
Autant la fée que l'oiseau ne prêtèrent aucune attention à l'appel du korrigan. Il était hors de question de rebrousser chemin, et ainsi laisser fuir les voleuses. Même si ces dernières couraient bien moins vite que ne volait Iolyna, elles n'avaient besoin que d'une seconde d'inattention pour disparaître. Par chance, leur esprit farceur n'avait pas l'idée de se séparer pour compliquer la tâche à leurs poursuivants. Une lieue plus tard, à bout de souffle, elles n'avaient d'autre choix que de s'arrêter pour reprendre haleine. Ce faisant, elles se retrouvaient coincées, mais n'avaient certes pas l'intention d'abandonner leur butin à une vulgaire fée novice. S'armant de cure-dents et de piques à mini-brochettes, elle firent face et tinrent en respect la fée et l'oiseau. Iolyna qui était loin d'être une peureuse resta tout de même à bonne distance. Elle n'avait pas envie de voir un accroc sur sa jolie robe, offerte par sa marraine, à cause d'un coup de cure-dents maladroit. Et de toute façon, elle avait plus d'un tour dans sa baguette pour venir à bout des trois pestes. Avec un petit mouvement du poignet, elle fit léviter l'une d'elle pour aller l'accrocher, par le futal, à une branche haute d'un boulot. Une seconde voleuse se retrouva affublée d'une queue en tire-bouchon, d'un groin, de sabot et de tout l'attirail d'un vrai cochon modèle réduit. La troisième n'attendit pas sa punition. Elle prit ses jambes à son cou, et sans y prendre garde, elle rebroussa chemin. Quelques enjambées plus loin, elle percuta de plein fouet le korrigan qui avait retrouvé ses reins de 20 ans et rejoignait ses compagnons. Le choc fut terrible, et tous deux s'étalèrent de tout leur long, sonnés pour le compte. Dwirikith se releva en premier, il n'en était pas sa première syncope de la journée, et son cerveau commençait à s'habituer. Il se demanda quel tour il pourrait bien jouer à la véritable responsable de son oeil au beurre noir, mais le retour trop rapide de Iolyna et du colibri l'en empêcha. En se posant, la fée jeta un regard étonné sur le petit être allongé sur le sol.
- C'est toi qui l'as assommé? lui demanda-t-elle.
Le korrigan, voyant là une belle occasion de se faire mousser, enjoliva grandement la réalité.
- Bah ! Bien sûr ! Non, mais pour qui tu me prends? Elle s'est pointée en brandissant son arme, mais je me suis pas dégonflé ! Je suis un korrigan sans peur et sans reproche moi ! J'ai fait face, me suis mis en garde et j'ai attendu ses attaques. Elle tenta plusieurs coups droits que j'ai évités facilement ! Puis, quand j'en ai eu marre de faire mumuse avec, lui ai collé un direct dans les gencives, et depuis elle fait dodo bien gentiment, comme tu peux le voir.
Une fois son histoire terminée, il fit le fier en bombant le torse et en plantant ses poings sur ses hanches. Iolyna resta dubitative devant ces fanfaronnades, mais elle ne le contredit pas. Elle lui laissa le plaisir cette bravoure feinte qui ne serait connu que d'eux seuls, car tout ce qui comptait pour elle, c'était d'avoir récupérer le gland.
- Bon ! Nous zavons récupérer le gland, c'est le principal. Il faut maintenant le rendre aux zécureuils !
- T’es sure que c’est le bon ? demanda le korrigan après avoir examiner le fruit.
- Bah voui ! Regarde ! répondit-elle en lui collant sous le nez.
- Bah ! Euhhhh ! Je vois rien de particulier ! Il est tout pareil que les autres !
- Mais euh ! Tu le fais essprès, ce n’est pas possible ! Bien sur qu’il est pareil puisque c’est un gland ! Mais il est différent aussi !
Dwirikith regarda la fée d’un air hébété. Pareil mais différent ! Voilà une opposition qui le laissait pantois. A croire qu'elle voulait le faire tourner en bourrique. Voyant qu’il ne comprenait rien, elle décida de poursuivre sa mission.
- Pffffff ! Laisse tomber ! Il faut ramener le gland au roi des zécureuils au plus vite ! Mais avant, il faut le nettoyer un peu, sinon, ils vont être encore plusse en colère les zécureuils.
Elle fixa Dwirikith un petit instant avant de poursuivre.
- Tu me prête ton zilet, s'il te plaît?
- Ben pourquoi tu prends pas ta robe?
- Bah ! Parce qu'elle est toute propre et toute neuve ! Toi, ton zilet, il est tout sale et tout déssiré.
- Il est pas tout sale et tout déssiré ! C'est une nouvelle mode que je lance ! Non mais !
Le korrigan se lança lui aussi dans les fausses affirmations. Il ne voulait pas être rabaissé une nouvelle fois, mais les yeux larmoyants de Iolyna firent voler en éclat sa détermination. Il retira son vêtement et lui tendit.
- Merssi ! T'es très zentil.
La fée nettoya le gland tout en tournant le dos au petit génie. Ses larmes n'étaient qu'une nouvelle supercherie, et elle avait du mal à contenir le rire qui voulait sortir.
Une fois que le fruit eut retrouvé sa splendeur originale, elle prit sa position de vol caractéristique et s'en fut vers le royaume écureuils, priant Aibell** pour arriver à temps. Dwirikith qui ne voulait pas rester sur place une seconde fois, enfila son gilet tout chiffonné et se pressa de grimper sur le colibri, en se tenant fermement des quatre membres.
La nuit étendait son voile sombre sur la forêt, et la majorité des habitants regagnaient leurs pénates. Seuls les écureuils bravaient la nuit encore fraîche en cette saison. Leur colère était assez forte pour réchauffer leurs os et leur sang, et leur détermination ne flancherait pas avant que les coupables soient punis et le gland rendu. Quiconque approchait des frontières de leur royaume, essuyait une pluie de fruit arboricole, qu'ils fussent humains, animaux ou petites gens. Il en allait de même pour Iolyna et Dwirikith, qui avait fini leur route à pied.
- Eh ben ! lança le korrigan. J'ai bien peur qu'ils ne soient vraiment à bout tes écureuils !
- Bouhouuu ! Oui ! Zut alors !
- Jute?
- Quoi zute?
- Bah, pourquoi tu dis jute? Ca veut rien dire jute. Sauf si tu fais allusion à un sac en toile de jute, là d'accord, mais je vois pas le rapport entre notre situation et un sac pareil. Sauf si tu compte t'en servir pour approcher le roi en toute discrétion, ce à quoi je dirais ...
- Mais euh ! Tu te tais oui ! Ze ne veux pas utilizer un sac pour me dissimuler ! Et puis d'abord, z'ai pas dis zute mais zut !
Le lutin leva un sourcil intrigué.
- Bah ! Euh ! Quoi c'est la différence?
- Mais, tu le fais essprès ou quoi? Tu comprends rien ce n'est pas possible !
- Eh! Oh ! Non je comprends pas ! C'est pour ça que je te demande !
Les joues roses de la fée virèrent d'un seul coup au rouge carmin. Elle avait horreur d'être prise en défaut sur son élocution. Elle cala le gland sous un bras, et de l'autre, elle assena une magistrale baffe à Dwirikith qui se retrouva encore une fois le cul par terre.
- ZE TE DIS QUE ZE DIS ZUT ET PAS ZUTE ! ZUT AVEC UN ZEDE ET PAS ZUTE AVEC UN ZI ! IDIOT !
La fée hurla tellement fort que plus rien ne bougeait autour d'eux. Les rongeurs nocturnes rentrèrent dans leurs trous, les chauves-souris se planquèrent derrière leurs ailes, les chouettes cessèrent leurs hululements et rentrèrent leurs têtes dans leurs cous, et le korrigan en fit de même. Une fois la tempête passée, il se releva en se frottant la joue et décida d'en rester là sur le problème de prononciation de la fée.
- Bon ! reprit-elle. Si tu as fini tes bêtizes, il faut trouver un moyen de rezoindre le roi des zécureuils !
Elle examina les alentours d'un regard absent alors que son esprit se démenait pour contourner leur problème. Puis une idée l'illumina. Elle jeta un regard en coin à son compagnon d'aventure et reprit d'un ton le plus innocent possible.
- Pfffffff ! On y arrivera zamais ! Alala ! Que nais-ze un beau et preux sevalier pour me protézer des zets de glands ! Un homme, ou autre bien sûr, qui ne m'aiderait que parce que son coeur serait pur et honnête !
Elle ponctua sa tirade par un long et mélancolique soupir. Dwirikith se sentit alors envahi d'une force nouvelle. A chacun des mots de la fée, son torse s'était bombé un peu plus et il réagit vivement au soupir. Ce beau et preux chevalier, ou autre bien sûr, c'était lui ! Il n'en doutait pas, et le fit savoir à la fée.
- N'ayez crainte ma demoiselle ! Je vous protégerais de ces vils écureuils, de mon corps s'il le faut !
Et il joignit le geste à la parole en se plaçant devant Iolyna. Cette dernière ne put s'empêcher de pouffer de rire en se dissimulant derrière le gland.
Un bras tendu devant lui, main levé, tel un bouclier, le korrigan avança fièrement au milieu de cette pluie de glands. Ils ricochèrent sur son visage et son corps, faisant saigner son nez, boursouflant ses lèvres, et laissant sur sa peau des marques rouges qui viraient rapidement au bleu. L'œil cerclé de noir se retrouva une nouvelle fois squatter, mais cette fois-ci par une noisette, une pomme de pin emporta son bonnet, révélant ainsi une courte chevelure peignée par un coup de vent, un gland ricocha sur son bras et se planta dans sa narine gauche. Tous les projectiles firent mouche. Mais tout auréolé de son nouveau statut de preux chevalier, Dwirikith ne flancha pas. Blottie derrière lui, la fée se fit encore plus petite qu'elle n'était, et grâce à une chance insolente, les écureuils ne lui prêtèrent pas la moindre attention. Leur seule cible était ce korrigan qui les narguait.
Après plusieurs minutes d'une lutte acharnée, le couple d'aventurier arriva enfin à l'arbre royal. Alerté par les messagers, le roi était déjà sorti, sous bonne escorte, pour voir de ses propres yeux ceux qui osaient braver son armée. Voyant deux représentants du petit peuple, il leva ses deux pattes pour faire cesser les attaques. Aussitôt, Iolyna s'empressa de présenter le gland sacré. Les yeux brillants, le monarque s'en saisit et le leva bien haut afin que ses sujets puissent le voir.
- Squooouuuuiiiiiiii ! Squiiii ! Squouuuuuuiiiiii ! Squoui Iik Suiouk !
(Pour ceux qui ne comprendraient pas l'écureuil, je vais traduire.)
- Le gland sacré ! Il nous est enfin rendu ! Comment est-ce possible? Etes-vous allé le chercher chez les humains?
- Non ! Ce n'était pas les z'humains qui l'avaient volé, mais trois pissies. Elles zont laissé des zobzets d'humains pour vous faire croire que c'était eux les coupables.
- Des pixies? Et une supercherie dites-vous? Mais alors, nous étions dans l'erreur. Mais qu'allons-nous faire pour réparer le mal fait?
- Oh ! Pour ça, ne vous zinquiétez pas altesse. Les fées s'en sont dézà occupées.
- Est-ce vrai? Tant mieux alors ! Mais comment vous remercier pour tout ça?
- HiHi ! Ce n'est pas la peine vous savez ! C'est normal après tout, nous sommes là aussi pour ça, nous les fées.
Pendant que la fée discutait avec le roi, Dwirikith, le visage tuméfié et boursouflé par les impacts, s'écroula au sol. Tous les regards convergèrent sur lui, et l'interrogation se lisait sur tous les visages, sauf sur un. Iolyna sentit une pointe d'affection naître en elle en voyant le pauvre korrigan gisant au sol, meurtri d'avoir usé de son corps pour la protéger.
- Si vous le permettez, Altesse, nous zallons vous laisser. Z'ai un blessé à m'occuper.
Puis, se penchant sur le korrigan pour l'examiner rapidement, elle lui demanda.
- Ca va Dwiri? Euh ! Ze peux t'appeler Dwiri? Ca te déranze pas, hein?
- Blblblbl ! Gwikkk ! Frouppr ! Glzsnpr !
- Ah bon ! Ca va alors ! Ze préfère parce que Dwirikith c'est un peu trop long à prononcer, ze trouve. Allez, viens, ze connais un très bon docteur !
Se saisissant de l'une des jambes du petit génie, elle s'éleva dans les airs et prit la direction de son chez soi, traînant le corps de son ami derrière elle, dont seule la tête, visage contre sol, traînait par terre et butait sur chaque irrégularité du sol.
- Aguii ! Euflulubu ! Jjrjrjjr ! Urhhggg !
- Oui ! Oui ! On va te soigner ! Sois un peu patient quand même ! Ze ne peux pas voler plus vite que ça quand ze traîne quelqu'un !
Et dans la forêt lointaine, on n'entendait pas le coucou, non. A cette heure-ci de la nuit, du haut de son grand chêne, il dormait déjà, mais Monsieur Hibou, qui n'avait donc pas de réponse, et Mme Chouette, eux, bien réveillés et alertes, hululaient gaiement pour fêter le retour du calme et de la tranquillité.
~ Fin ~
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* : Terme péjoratif breton utilisé pour désigner les Français.
** : Déesse fée dans la mythologie celte, plus particulièrement en Irlande.
Christophe Derouault. Avril 2009
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