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Recyclage
Afin de développer un tout nouveau type de colza transgénique, le gouverneur décida d'installer cinquante familles sur une île de Bretagne. Ce choix fut motivé par le fait que ces terres ceintes d'eau offraient la possibilité de pouvoir être isolées du reste du monde avec une grande facilité, et à moindre coût, car malgré les progrès technologiques, les communications maritimes et audiovisuelles avec le continent restaient difficiles. Ainsi ces familles, composées d'une moitié de scientifiques et d'une autre d'ouvriers agricoles, vivaient en complète autarcie pour garder le projet aussi secret que possible.
Un an après, Albane Hast doit rendre compte de l'avancement des recher-ches, et rapporter les fruits d'une première récolte.
Dès son arrivée, la jeune femme devine que sa tâche est compromise. Non seulement personne n'est là pour l'accueillir, mais en il plane sur le village une at-mosphère d'abandon qui n'est pas pour la rassurer. Les légumes du potager qui pourrissent sur pieds, les allées de graviers qui sont assaillies par des herbes folles, les portes et les fenêtres des maisons qui sont battues par un vent intermittent, et les animaux de basse-cour qui se promènent librement, picorant ou grignotant ce que bon leur semble laissent penser que le projet est dans le même état.
A peine débarqué de l'hélicoptère, elle aboie des ordres à ses ouvriers afin qu'ils fouillent le village, et lui trouvent une personne à questionner. Mais son équipe revient moins d'une demi-heure plus tard sans avoir trouvé âme qui vive. Seules restent les affaires des familles que les animaux ont fait désormais leurs.
Arriviste pure et dure, Albane déteste par-dessus tout être entravée ou arrêtée dans son travail. Si tout ne se déroule pas rapidement et sans accrocs, c'est pour elle un échec; elle ne l'accepte pas. Et l'incurie qu'elle découvre sur ce morceau de caillou lui déplait fortement.
Fulminante, elle fonce au laboratoire espérant y dénicher une blouse blanche en possession de réponse, et lui souffler dans les bronches par la même occasion afin de se calmer les nerfs, mais le bâtiment scientifique est tout autant désert et sa contrariété ne fait que s'intensifier.
Au bord de l'explosion nerveuse, elle envoie ses ouvriers ratisser l'île dans ses moindres recoins, tandis qu'elle se penchera sur les rapport du professeur. Elle est sûre de trouver ce qu'elle cherche dans ces dossiers; les iPAD de dernière généra-tion possèdent une intelligence artificielle capable de s'autogérer dans la prise de notes. Ils enregistrent automatiquement tous propos pertinents prononcés sans avoir besoin d'être activés par une main humaine.
Assise derrière le bureau du professeur Friedrich Answeiler, chercheur généti-cien responsable du développement de la plante, elle parcourt les rapports du savant, d'un doigt impatient. Outre le charabia technique traitant d'essais en labora-toire, tests et examens sur la plante, certains passages font état d'événements plutôt étranges :
20/09/2162 : […] La transformation du sol de l'île en vue d'optimiser le développement du colza Ct98 est achevée. Les serres sont prêtes. Dans quelques jours, nous ensemencerons le premier hectare avec le X-1. […]
15/11/2162 : […] Des ouvriers m'ont rapporté la présence d'une bruyère callune à l'Est de l'île. Je ne sais si cette plante était présente avant l'éradication, mais son apparition risque de nuire au développement du Ct98. Ce colza est fragile, il ne résistera pas à la présence d'une autre plante. […]
03/12/2162 : […] La bruyère est toujours là. Malgré nos tentatives pour la faire disparaître, elle revient sans cesse. A cela s'ajoute la présence de campa-gnols, de mulots ou de musaraignes qui ont la fâcheuse manie de dévorer les raci-nes du Ct98. L'éradication totale de la faune et de la flore sur cette île à échouer. J'ai bien peur que le projet ne soit en péril. […]
11/01/2163 : […] Depuis quelques jours, nous notons la disparition de plusieurs membres de la communauté. Impossible de savoir ce qu'il est advenu d'eux, c'est comme s'ils s'étaient évaporés. Dans le même temps, et par un fait inexplicable, plusieurs arbres ont fait leur apparition, dans la même zone où est apparu la bruyère. Plus étrange encore; leur taille est celle d'individus âgés d'une centaine d'année. C'est à n'y rien comprendre ! Je pense envoyer une petite équipe dans les prochains jours pour analyse du site. […]
21/03/2163 : […] La bruyère et les rongeurs sont toujours là. C'est une véritable guerre qui nous oppose, et je dois avouer que nous sommes en train de la perdre. Comme si cela ne suffisait pas, ils reçoivent du renfort ! Des genêts à balais ont fait leur apparition, et ils sont en pleine floraison alors que nous sommes à peine en mars. Nos rangs déclinent à vue d'œil, les disparitions se poursuivent inexorablement. A l'inverse, il y a de plus en plus d'arbres. Je ne sais plus quoi faire. Les examens in situ et en laboratoire n'ont rien révélé qui pourrait expliquer cette prolifération de la nature, et surtout son étonnante résistance. Ma femme affirme que ce phénomène n'est rien d'autre qu'une action d'éco-warriors. Ils se vengeraient non seulement de l'expulsion manu militari, et sans grande compensa-tion, des îliens, mais également de la destruction complète d'un habitat naturel pour l'installation du projet. Ils kidnapperaient nos amis, et grâce à la technique de croissance accélérée, ils feraient pousser arbres et arbrisseaux tout en réintrodui-sant divers rongeurs. Ce bois ne serait qu'une allégorie destinée à nous faire prendre conscience que tous les êtres vivants sont liés, que l'Homme fait parti d'un tout où chaque espèce joue un rôle essentiel à son équilibre, que la survie des uns passent par la survie des autres. Cette hypothèse est plausible, même si je doute qu'elle soit vraie. Ces éco-warriors sont bien équipés, cela ne fait aucun doute, que ce soit en matériel de pointe ou en hommes, mais la présence de la marine au large, et la surveillance de l'armée de l'air ne leur permet pas d'approcher l'île. Tout appareil non autorisé s'y risquant serait sommairement détruit. En même temps… tous les ennemis de l'Europe ont plus d'un tour dans leur sac, et je n'ai pas d'autre hypothèse à mettre en balance. […]
17/05/2163 : […] Nous avons lancés, en Avril, la culture du X-2, mais il a été rapidement empoisonné par les genêts. C'est une catastrophe. Le chef de projet doit arriver dans quatre mois, et je n'aurais rien à lui donner. Sur les quatre types de colza que nous devions cultiver, un seul est encore debout. Et sur les quatre tonnes initialement prévues, je ne pourrais lui en donner qu'une petite centaine de kilos. De toute façon, il est fort possible qu'elle ne trouve personne à son arrivée, nous ne sommes plus qu'une poignée à vivre ici. Je n'ai toujours pas de réponse à ces disparitions, ni à cette vigueur que possède la nature. J'ai discuté avec un ouvrier hier au soir. Ce Pierrick m'a confié que ces événements seraient le fait d'un peuple de petites gens magiques. Pauvre homme, ses 75 ans pèsent plus sur son esprit que sur son corps. L'hospice gouvernemental le guette. […]
22/05/2163 : […] Il est 21h52, la communauté est décimée. Nous étions encore deux ce matin, Jean Ehjard, mon bras droit, et moi-même. Ce soir, je suis seul. La bruyère a totalement envahi, je ne sais comment, la serre n°1. Il ne reste plus rien. Quant au X-2 … Tous nos efforts sont réduits à néant. Toute la commu-nauté est réduite à néant. Demain je me rendrais sur le site pour tenter une nouvelle fois de trouver une explication à ces phénomènes. J'ai peur. Il y a de forte chance que je ne sois plus là quand le soleil se lèvera. Mais je n'ai pas le choix. Si mon avenir proche est funeste, je dois expliquer à mes successeurs la cause de ces événements. Le projet doit se poursuivre. Les performances énergétiques du colza Ct98 sont telles qu'il donnera un agrocarburant sans égal. Une fois au point, l'Europe possédera un net avantage dans cette guerre énergétique qui l'oppose aux autres puissances mondiales. Mes travaux ne doivent pas mourir avec moi.
Les rapports s'arrêtent ici. Albane parcourt l'ensemble des archives sur le serveur central sans trouver d'autres entrées après cette dernière date. Et s'il n'y a rien de plus, c'est que le professeur n'a plus franchi la porte de son bureau, voire même celle du laboratoire.
Cette constatation la met en colère pour de bon. La seule information qu'elle retient, c'est qu'elle n'a rien à ramener, et elle ne peut repartir les mains vides ! Elle doit trouver un indice, une piste, n'importe quoi pour que ce ratage ne vienne pas plomber sa carrière. Si elle n'a pas de colza à rapporter, il lui faut donner un os à ronger à ses supérieurs. Elle doit absolument découvrir ce qu'il se passe sur cette île !
Elle quitte le bureau en jetant négligemment l'écran tactile qui va s'écraser au sol dans un craquement sourd. Son équipe, rentrée bredouille de sa chasse aux survivants, lui confirme qu'il y a bien de la bruyère, des genêts, des traces significati-ves de la présence de rongeurs, et également la présence d'un bois à l'Est de l'île. Elle pensait que cette histoire de nature qui prolifère en un rien de temps, et qui résiste à toute éradication, n'était qu'extravagance d'un savant fou. Elle se trompait.
Un bosquet de frênes, de bouleaux, de hêtres, de chênes, et d'autres essen-ces de toutes tailles, s'élève face à elle. Une présence certes très étrange, mais pas aussi mystérieuse qu'on veut bien le faire croire. Ayant déjà eu maille à partir avec une bande d'écologistes réactionnaires, les propos de Mme Answeiler se révèlent d'une évidence sans faille. Sauf que sans preuve, son accusation ne tiendra pas la route.
Elle s'apprête à fouiller elle-même le bois quand l'un de ses ouvriers inter-rompt son élan pour lui signaler l'absence de plusieurs d'entre eux.
- Que voulez-vous que ça me fasse? répond-elle d'un ton cassant. J'ai plus important à faire pour le moment. Je les enverrais pointer au chômage, une fois rentrés.
- Mais, rétorque l'ouvrier, c'est qu'ils étaient avec nous, il y a un instant à peine.
Durant la fraction de seconde qu'il faut à la jeune femme pour analyser les propos de son sous-fifre, et comprendre que le danger les menace aussi, le monde qu'elle connaît, soumis aux lois de la physique et de la logique, s'écroule comme un château de carte.
Cela commence par des mouvements furtifs dans les hautes herbes et les arbrisseaux qui tapissent le sol. S'ensuit des rires. Des petits rires aiguës, railleurs, taquins. Il en vient de partout, tout autour d'eux. Ca les entoure, les encercle. Quoi que ce soit, c'est organisé, intelligent, ça agit en coordination. Elle ne sait pas ce que c'est, mais ces petits animaux narquois vont sauver sa carrière. Il les lui faut !
Elle s'empresse de donner des ordres à cette intention, mais elle se retrouve subitement muette. Ses cordes vocales ne répondent plus. L'instant de surprise passé, elle teste son organe en proférant une onomatopée quelconque, mais rien ne sort ! Très vite, son sens du toucher se retrouve également hors service. Elle ne ressent plus ni le vent, ni la lourde chaleur de cette fin d'été, ni le contact des vêtements sur sa peau. Et qu'elle est donc cette humidité dans ses pieds?
Encore un coup des éco-warriors ! Ils ont balancé une drogue paralysante dans le coin, elle ne voit pas d'autres explications. La preuve en est de son regard fixe. Elle n'arrive plus à bouger les yeux, ni tourner la tête. La seule image qu'elle voit est le bosquet. Ils vont lui payer très cher ce sale tour. Elle en jure devant Dieu !
Obnubilée par son sentiment de vengeance, son ambition démesurée, et sa soif d'ascension sociale, Albane ne perçoit pas la conversation qui se déroule à ses pieds. Une conversation qui l'informerait de la situation, de son état, et de ce qu'elle tenait pour vrai et qui ne l'est plus.
- Vous faites quoi encore? demande une petite voix féerique dont le zézaie-ment se devine derrière l'interrogation.
- Bah ! Ca s'voit, non? répond une autre empreinte d'espièglerie.
- Vous n'avez pas encore transsformé des zhumains, tout de même?
- Bah si ! rétorque une seconde voix malicieuse.
- Mais c'est messant ce que vous faites !
- Méchant? Méchant ! On fait que notre boulot après tout ! C'est bien connu que les korrigans sont les protecteurs de la nature, non? Alors, on la protège ! Ils n'ont pas voulu partir après qu'on a fait pousser la bruyère, les genêts, et qu'on se soit empoisonné à bouffer les racines de leurs plantes, alors maintenant, on continue à les transformer en arbres !
- Ouais ! Y'en a marre de voir les humains détruire la Nature pour qu'ils se fassent plus de place, et qu'ils installent tout leurs trucs technologiques ! On a rien pu faire sur le reste du continent, mais là, hors de question de se faire dégager sans rien dire ! Y a que sur les îles de Bretagne qu'on peut encore vivre tranquille, et la nature aussi ! Alors nous, on fait comme le truc qu'ils ont inventé les humains ! Voilà !
- Qu'esse-ce qu'ils zont inventé?
- Le recyclage !
- Ouaip ! Le recyclage. Pour une fois, ils ont fait quelque chose de bien ces humains, c'est très pratique. S'il en vient encore plein d'autre, on aura une belle forêt, et on pourra faire de grandes fêtes.
- Nom d'un scarabée bousier !! En parlant de fête, faut qu'on se prépare pour celle de ce soir, nous ! On va être à la bourre sinon ! Allez venez ! Y'aura plus d'humains avant demain toute façon !
~Fin~
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