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Rencontre
Le soleil trônait majestueusement dans le ciel azur, son aura pesante emplissait les moindres recoins du bois que nous traversions. Il alourdissait nos jambes et nos bras, sapait nos forces, nous faisait haleter et transpirer à grosses gouttes.
Le chemin que nous empruntions – si toutefois on peut appeler chemin, un vague sentier encombré de ronces, de buissons et de racines noueuses – devait nous conduire en un lieu où régnait une atmosphère de merveilleux. L'idée de s'y rendre avait jailli dans l'esprit de ma compagne, Gabrielle, à la lecture d'un conte déniché dans un petit recueil. Friands de récits féeriques, nous n'avions pas hésité longtemps.
Nous étions vacanciers fuyant les sites touristiques incontournables, surexposés, et engorgés de visiteurs. Nous cherchions des lieux hors des sentiers battus, des petits coins de Bretagne frappés de mystères que seul ce pays sait entretenir. D'après l'hôtesse de l'office du tourisme, le lieu n'attirait personne, et les champs mis à part, faune et flore étaient laissées aux bons soins de mère Nature. Aucune route ou voie piétonne parfaitement aménagée ne défigurait le paysage. Ce manque d'installation devait en rebuter plus d'un, et cela n'était pas un mal, car ainsi nous ne trouverions personne à destination.
Après un kilomètre et demi de marche, et de haltes désaltérantes, nous finîmes par atteindre un petit coin de paradis. Devant nos yeux éblouis se dévoilait un immense lac dont les eaux ondoyantes renvoyaient les rayons solaires en un millier de scintillements telle une mer de diamants polis. Entièrement ceint de bois, en son milieu flottait une petite île couverte d'une végétation abondante, où se dressait un saule pleureur à la chevelure épaisse.
La fraîcheur du plan d'eau nous caressa le visage, apportant un peu de réconfort après cette traversée caniculaire. Une frontière invisible devait repousser la civilisation, et son tonnerre de bruit et de fureur, car seul le chant des grillons, mêlé à celui des oiseaux, nous parvenait alors qu'un doux clapotis rythmait la vie de cette nature sauvage. Je ne sais plus qui a dit : Le paradis est sur terre, ce sont les hommes qui en font un enfer, mais Gabrielle et moi en avions, ce jour là, un exemple parfait.
Sur une herbe verte et grasse, nous étalâmes notre couverture, à l'ombre d'une haie d'arbre. Vidés de nos forces, nous contemplâmes silencieusement ce cadre bucolique, chassant du regard les animaux qui se risquaient à découvert, reposant nos jambes lourdes et irritées par les épines des ronces.
Non loin de nous gisait un ponton de bois délabré et une barque qui n'avait pas meilleure santé, vestiges d'une présence humaine révolue. La nature avait depuis longtemps repris ses droits sur eux par des touffes d'herbes plus ou moins denses qui poussaient autour, et qui cachaient aux yeux indiscrets l'action de la terre dévorant le bois. Ce tableau renforçait cette atmosphère d'abandon.
Nous paressâmes une bonne partie de l'après-midi, somnolant à demi, parlant de tout et de rien, divaguant sur les contes et légendes du pays Breton, tout en regrettant que la magie des livres ne soit pas plus réelle.
Pour chasser cette pointe d'amertume qui nous effleurait l'esprit, nous jouions les enfants et donnions vie à ces personnages; une touffe d'herbe qui s'agitait, c'était un korril baguenaudant; un buisson qui remuait, un farfadet chassant le coléoptère; une libellule qui voletait de-ci de-là, une fée déguisée collectant pollen et pistil; un craquement indéfinissable, une dryade qui prenait soin d'un arbre; un plop dans l'eau, une ondine espiègle venue jeter un œil à la surface.
Nous nous enfoncions doucement dans ce puérilisme reposant quand un vieil homme au visage lisse, à la peau piquée de tâches de vieillesses, au dos courbé par les ans, surgit de nulle part. Une canne en bois noueux l'aidait à supporter sa fragile apparence alors qu'un sourire jovial barrait son visage, creusant de légères rides autour de ses yeux et de ses lèvres.
Surpris, nous nous redressâmes sur nos séants, et posâmes sur lui un regard perplexe. Une idée saugrenue nous excitait les méninges – certainement le fruit de cette imagination débordante que nous avions cultivée toute l'après-midi – nous lui prêtions le caractère magique d'un personnage de conte pour être apparu de la sorte. Et puis, il nous était difficilement acceptable de voir un homme dont le corps semble se mouvoir avec difficulté, arpenter le même chemin que nous, et arriver là sans encombre.
Mais l'insipide réalité nous rattrapa bien vite lorsqu'il nous informa habiter une maison derrière un grand bois, de l'autre côté du lac, et qu'il entretenait son chemin privé pour venir flâner sur les berges quand il le souhaitait.
Tout en chassant ma déception, je réalisai que nous étions peut-être en terrain privé. Je m'empressai donc de présenter des excuses qu'il repoussa vivement en agitant la main.
- Le lac, y l'appartient à tous, dit-il d'un ton tout aussi joyeux que son sourire, même s'y l'ont tous oublié.
- Oublié? demandai-je, étonné. Comment cela se fait-il?
- Oh, ça ! Allez savoir jeunes gens ! Aujourd'hui, tous y galopent qu'après l'argent et le temps ! Alors, un lieu comme ici, ça les intéresse pas !
- D'un autre côté, dis-je pensif, ce n'est peut-être pas plus mal. Il serait dommage que l'industrie du tourisme vienne planter ses griffes en ce lieu. Vous verriez alors des hordes de vacanciers prendre possession de chaque centimètre carré de berges, s'égaillant dans tous les sens, parlant fort, criant, décorant la nature de leurs détritus. Et les serres crochues du mercantilisme lacèreraient cette nature sauvage, par le biais d'hommes, soucieux de la bonne santé de leur compte en banque, installant cabanes, cahutes ou roulottes pour offrir des animations bruyantes, détruisant faune et flore pour rendre le site plus accueillant, plus "joli", et plus accessible afin que les clients ne se fatiguent pas trop en marchant. Vous seriez entièrement dépouillé de ce jardin naturel qui n'appartient, en quelque sorte, qu'à vous seul.
- Houlà ! Non ! Non ! s'exclama t-il. J'en veux pas de tout c'fourbis ! Houlà que non ! J'trouve juste triste qu'y a pas plus comme vous qui vienne ici.
- Les gens du coin ne seraient-il pas trop superstitieux? interrogea Gabrielle.
Le ton un brin moqueur qu'elle employa aurait froissé l'ego de plus d'un, mais le vieil homme n'en fit rien. Au contraire, il s'anima d'un intérêt nouveau. Ses yeux bleus pétillant d'une malice enfantine fixèrent ma compagne tel un professeur le ferait à l'énoncé d'une question pertinente.
- Et quoi est-ce qui vous fait dire ça, jeune demoiselle? demanda t-il en retour.
Amusée, elle récita la légende lue dans le petit recueil. Cette légende raconte que tous les ans, au 21 mars, l'ensemble du petit peuple vient ici fêter Ostara, l'équinoxe de printemps. Fées, Korrigans, Lutins, Farfadets, Poulpiquets, Nains des bois, Gnomes et autres débarquent à la queue leu-leu vers la fin d'après midi, un peu avant le couché du soleil, et se rendent sur l'île pour y faire la fête jusqu'au petit matin. Ils boivent, mangent, rient, chantent et s'amusent en l'honneur de la déesse, du renouveau de la vie et celui de la terre.
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