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L'avait fait construire une maison qui ressemblait à rien, avec un toit plat couvert d'herbe, des murs jaunes, des volets bleus et une porte verte. Et l'avait fait installer dans son jardin des statues qu'on croyait qu'elles avaient passé par une moissonneuse et qu'elles étaient ressorties sans formes. "C'est de l'art !" disait la folle Dufol. Et le fils, l'était pas mieux gâté. L'avait pas la lumière dans toutes les pièces, ça non. Parait qu'y l'avait des obsessions comme quand y l'ouvrait le ventre des animaux pour voir à l'intérieur. Mais ce qui faisait le plusse peur à tous, c'était que le Marcel y pouvait être très violent. Quand que'que chose y plaisait pas ou qu'y l'était contrarié, y devenait une vraie furie, impossible à arrêter, parce qu'en plus l'avait de la force le corniaud ! En fallait quatre bâtis comme des bûcherons pour le calmer, ça oui !
- Mais pourquoi penser à lui?
- Parce qu'y l'était amoureux de Guénaelle, et que plusieurs fois y l'avait méchamment bousculé le Yoan dans la rue. Mais avec lui aussi, c'était du chou blanc. Y'avait pas plus de corps partout autour du lac que dedans, et même pas une 'tite flaque de sang pour dire qu'y s'était passé quelque chose de terrible. Mais s'y zétaient pas noyés, ni assassinés, où qu'étaient-ils?
- Un enlèvement? proposa Gabrielle.
- Oui ! Un trapte qu'y zont appelé ça. Y zavaient déniché sur les berges des traces de piétinements, et des traces qu'on croyait qu'un bateau ou un gros sac y avait été tiré. Sauf que, pourquoi que'qu'un se serait fatigué à faire ça? Pour avoir des sous en échange? La famille du Yoan y zavait moins d'argent au fond des poches que de toile d'araignée au plafond, et ce regrattier de Couédic aurait pas lâché plus de quelques dizaines de franc pour ses trois filles réunies. C'était que peine perdue de s'en prendre aux petiots pour ça. Par vengeance peut-être? Du côté de Guénaelle c'était possible, beaucoup y zen avaient après son père, mais les responsables des empreintes y zont vite été trouvés; des cousins du père LeGoff venus pêcher la veille.
- Que restait-il comme piste alors?
- Aucune ! Enfin si, une ! La fugue qu'y zont dit en arrêtant l'enquête. "Ils ont fugué". Mais personne y croyait. En ce temps, les petiots y fuguaient pas ! Pas comme aujourd'hui…
- Et vous, qu'en pensez-vous? demandai-je.
- Houlà ! Moi, j'y pense pas grand-chose, et m'y aventure pas ! Pour moi, Yoan Quervalec et Guénaelle Couédic, c'est un mystère comme beaucoup qu'y y'en a dans les landes et les forêts Bretonnes, ça oui !
- Excusez-moi, dit Gabrielle, mais je ne vois pas de rapport entre la légende et votre histoire.
- Le rapport? Ben ! si j'vous dis qu'y zont disparu la nuit du 21 mars, et qu'avant de se rendre sur l'île, y zavaient acheté beaucoup de sucreries en chocolat. Quoi vous en pensez? Hé ! Hé !
Nous qui doutions d'une présence féerique dans cette histoire, nous fûmes d'un coup emportés loin de ce monde rationnel par un souffle magique, au-delà des frondaisons couleur émeraude, et déposés sur les rivages d'un nouvel univers insaisissable. Mon regard se porta de lui-même sur le ponton, s'attendant à en voir jaillir le korrigan qui donnerait corps à ce mystère. Malheureusement, il était bien plus probable d'apercevoir un animal sauvage fureter au travers des hautes herbes qu'une petite gens.
Le soir approchant, nous fûmes obligés de nous séparer. Dans un élan de courtoisie – et surtout de curiosité – nous accompagnâmes le vieil homme sur quelques mètres, afin de rejoindre le ponton. Nous espérions accrocher un signe furtif, un indice éphémère de la présence du korril.
Gabrielle eut alors un geste candide, frais, et enchanteur. Elle déposa sur le ponton un petit gâteau dans un morceau de papier afin de remercier le gardien de nous avoir permis de passer l'après-midi en ce lieu. Après avoir apprécié cette marque de reconnaissance, mi taquine mi sérieuse, comme il se devait, nous quittâmes pour de bon notre conteur.
Alors que nous sanglions nos sacs, un froissement nous fît tourner la tête. Il venait du ponton. Nous savions qu'elle en était la source avant même de voir, mais l'étonnement, auquel se mêlait un plaisir presque assouvi, ne nous épargna pas. Le biscuit et son papier n'étaient plus là. Une touffe d'herbe remua quelques secondes sans qu'une brise ne lui vienne en aide, traçant un vague chemin emprunté par le chapardeur. Le korril? Ou juste un animal qui avait vu là une bonne occasion de faire ripaille?
Je voulus interroger du regard le vieil homme, mais celui-ci n'était plus en vu. Plus que le gâteau, c'est l'évaporation de notre hôte qui nous laissa pantois. Nous restions là, comme deux ronds de flan, regardant tour à tour la berge et le ponton, le parfum d'une impossible rencontre avec ce monde féerique nous chatouillant les sens.
Où avait-il disparu? Habitait-il plus près qu'il ne l'avait mentionné? A moins qu'il ne possédait réellement un caractère magique. Il se pouvait aussi que le korrigan et le vieil homme ne soient qu'une seule et même personne, ou plutôt qu'une seule et même petite gens. Et Guénaelle et Yoan, avaient-ils vraiment trouvé une aide parmi le petit peuple ou ont-ils usé de cette légende pour fuir, à l'aide d'une autre barque?
Toutes ces questions restent encore aujourd'hui entières. Les réponses devaient certainement se cacher derrière un arbre, sous les planches du ponton ou dans les hautes herbes de l'île, mais cela nous était égal. Nous n'en voulions pas. Ce jour là, nous avions fait une rencontre qui restera à jamais gravée dans nos âmes…
~Fin~
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Christophe Derouault. Août 2010
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