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Le Village
Prologue
Le korrigan était grandement intrigué par l'inscription. Il n'en connaissait pas le sens, mais sa musicalité le laissait perplexe. Elle recelait un attrait indéfinissable qu'il devinait être des plus intéressant pour sa petite personne.
Sans détacher le regard de ce mot, il interpella son amie la fée, seule petite gens qu'il connaissait instruite.
- Ma Io ! Ca veut dire quoi "Proctologue"?
- Si ze ne me trompe pas, répondit Iolyna sans lever le nez de son parchemin d'apprentissage traitant de la confection de poudres magiques, c'est un docteur humain qui soigne les maladies de l'anusse et du rectum.
Bien que très précise, cette explication n'éclaira en rien la lanterne du korril. Les termes "anus" et "rectum" étaient absents de son vocabulaire. Il se les répéta à mi voix pour essayer d'en comprendre le sens, mais sa patiente arriva très rapidement à bout.
- Et en korrigan, ça veut dire quoi?
- C'est un docteur qui soigne les popotins des humains.
- Ahhhhhhhhhhhh ! Okaaaaayyyyyyyyyy !
Tout s'éclaira dans son petit cerveau lubrique. Il savait maintenant pourquoi ce terme lui apparaissait attrayant.
- Alors la prochaine chronique sera une histoire de fesse ! s'écria t-il avec un large sourire, puis il ajouta : une histoire parfaite pour moi !
Surprise par cette affirmation, la fée abandonna son étude pour rejoindre son ami.
- Qu'esse qui te faire dire ça? lui demanda-t-elle, étonnée.
- Ben l'auteur il a écrit proctologue, là ! répondit-il en désignant l'inscription. Alors s'il écrit proctologue, et qu'un proctologue c'est un docteur des derrières, c'est donc que notre prochaine aventure est une histoire de fesses. Logique ! Non?
Iolyna pouffa de rire et jeta sur son ami un regard amusé. Il ne changera donc jamais.
- Cela te plairais bien, n'esse-ce pas?
- Bah, oui ! Bien sûr ! Pourquoi ça me plairait pas?
Ne voulant pas s'aventurer sur ce terrain là, elle se contenta de mettre fin à ses illusions.
- Il n'y a pas écrit "Proctologue", mais "Prologue". Où as-tu vu un "cto" dans l'inscripssion?
- Ben… Euh… Ils ont dû se faire la malle quand j'ai tourné la tête…
- Mouais ! Bien sûr ! Allez viens ! Et laisse l'auteur écrire son histoire.
∼∼∼
C'était une de ces vieilles boutiques dont les odeurs de bois, de cire et d'huile emplissaient les moindres recoins, et vous enveloppaient dès votre entrée. Une de celles qui possédaient un charme mystérieux, intemporel, invitant les plus rêveurs d'entre-nous à s'aventurer au milieu d'objets chargés d'histoire, entassés çà et là. Le plus souvent tapies dans une étroite ruelle peu fréquentée, elles se reposaient derrière les murs épais d'une ancienne maison, maintes fois centenaire, attendant qu'une âme charitable vienne leur rendre visite. Les fenêtres de dimensions réduites n'offraient que peu de clarté à ces échoppes, et les lampes à huiles et électriques d'un autre âge, compensaient cette faiblesse de leurs lumières tamisées, créant une atmosphère chaleureuse et paisible. Ces brocantes ne vendaient rien d'extraordinaire, elles n'étaient que bazars, des capharnaüms qui attiraient peu de client, pourtant sa mère aimait y venir.
Elle pouvait passer des heures à chiner, fouiller, inspecter, essayer divers objets. Elle promenait ses doigts sur les touches d'une machine à écrire, détaillait le tableau d'un illustre inconnu, souriait à la vue d'une bicyclette d'après guerre ou caressait du regard une horloge de cheminée dont les angelots s'imposaient en gardiens du temps qui passe. Elle ne repartait jamais sans avoir acheter un petit quelque chose, au grand dam de son mari.
Pour une petite fille, être traînée de force dans ces boutiques poussiéreuses, mal éclairées dont la plupart des articles ne possédaient aucun attrait, pouvait s'avérer rébarbatif, mais elle n'était pas de celles là. Elle appréciait tout autant que sa maman ces cavernes remplies de trésors. Tous ces objets attisaient sa curiosité, et titillaient son envie lorsqu'ils étaient petits trains de bois, marionnettes, poupées, boîtes à musique en fer, toupies, chevaux à bascule ou livres d'images aux couleurs pastel. C'était un véritable enchantement. Du moins, tant qu'elle ne croisait pas la route d'un grand masque en bois de style africain. Ces artefacts lui causaient une grande peur. Ils étaient des déguisements utilisés par les méchantes fées pour terroriser les enfants. Aussi s'arrangeait-elle pour rester loin d'eux, se cachant derrière les jambes de sa mère quand le sort voulait qu'elle se retrouve trop près.
Heureusement, il n'y en avait pas ici, pas plus que des jouets d'ailleurs. Rien de bien distrayant pour une petite fille de six ans que l'ennui vint ronger rapidement. Son regard errait parmi les étagères encombrées jusqu'à ce qu'il rencontre celui d'une poupée de chiffon. Elle était assise derrière un comptoir de style XIXe marqueté de noir, au milieu d'autres articles, serrés les uns contre les autres comme s'ils cherchaient à se réchauffer mutuellement alors que la neige tombait à gros flocons à l'extérieur.
La fillette fut attirée comme un aimant. Elle abandonna la protection de sa mère, et tel un automate, elle se rapprocha doucement de cette trouvaille qui malgré son excellent état ne possédait comme attrait que son image.
Le rideau de velours bordeaux qui dissimulait l'entrée de l'arrière boutique se souleva pour laisser passer un vieil homme élancé, au visage affable. Ce dernier s'enquit du trésor recherché par sa cliente, et une discussion s'engagea sur le passé de quelques articles qui fit remonter des souvenirs d'enfant, anecdotes et histoires diverses. Tout en parlant, le brocanteur aperçut la petite fille en admiration devant les étagères comme elle le serait devant la vitrine d'un grand magasin illuminé pour Noël. Il devina la nature de cette fascination, et abandonna un instant la mère pour passer derrière le comptoir et se saisir de la poupée.
Intriguée par ce geste, l'enfant fit un pas en arrière, pensant avoir fauté en la regardant si intensément. Elle redouta une remontrance, ce ne serait pas la première fois qu'un de ces vieux messieurs vivant dans une boutique semblable se montrent acariâtre et blessant alors qu'elle effleure du bout des doigts un de leurs précieux articles, mais celui-ci lui adressa un sourire aimable en s'accoudant au comptoir. Il lui parla d'une voix pleine de gentillesse tel un papi gâteau le ferait avec ses petits enfants.
- Elle te plaît cette poupée, jeune demoiselle?
Les lèvres timidement pincées, la fillette répondit d'un hochement de tête, et il se pencha un peu plus vers elle.
- Alors je vais te dire un secret, chuchota-t-il, mais tu ne dois le répéter à personne, même pas à ta maman. D'accord?
Elle répondit encore oui de la tête, même si elle doutait de bien faire.
- Sache, poursuivit le vieil homme, que cette poupée est très spéciale, car elle a décidé d'être à toi, et à toi seule ! C'est toujours elle qui choisit avec qui elle veut être, et non les enfants. Et tu veux savoir comment elle arrive à faire ça?
La petite fille opina de la tête une nouvelle fois, en abandonnant doucement sa timidité.
- Très bien ! Mais ça aussi c'est un secret. Si elle arrive à choisir d'elle-même, c'est parce qu'elle possède des pouvoirs magiques. Oui, jeune demoiselle, des pouvoirs ! Mais chut ! Pas un mot…
Il tendit le jouet que la petite fille prit avec délicatesse. Puis il se releva en appliquant son index sur sa bouche et en mimant un "chut" espiègle pour lui signifier qu'ils étaient maintenant liés par un très grand secret qu'eux seuls devaient connaître.
La maman s'approcha, un sourire amusé aux coins des lèvres. Son instinct maternel était plus fort que celui de chiner, elle avait laissé traîner une oreille pour être au fait de cette discussion, mais sans aller jusqu'à interdire toute relation innocente comme le ferait un parent un peu trop possessif en s'interposant dans la conversation. Ceci n'était qu'un jeu de la part d'un vieil homme sans malice qui devait faire un très bon grand-père.
Mais pour sa fille, ce n'était pas un jeu. Il n'y avait rien de moins sérieux que ces affirmations, dignes des histoires fantastiques et féeriques narrées dans les contes. Elles ne pouvaient être que vraies, sinon, la poupée n'aurait pas ressemblé à ça.
Lorsque la mère voulut régler ses achats, le brocanteur refusa tout paiement pour la poupée.
- Considérez cela comme un cadeau de Noël, dit-il. Et puis, votre petite fille semble tellement aimer cette poupée que je ne peux lui refuser ce geste.
- Ce n'est pas utile vous savez …
- Si ! Si ! J'y tiens. Disons que c'est un caprice de grand-père.
- Bon ! J'accepte alors. Merci beaucoup.
- Mais il n'y a pas de quoi, voyons ! C'est un réel plaisir. Et j'espère vous revoir bientôt dans mon magasin.
- Il y a de forte chance oui ! Je vais devoir faire un cadeau très spécial, et votre machine à écrire devrait faire l'affaire.
- Alors, si c'est pour du "très spécial", à votre prochaine visite, je vous en montrerais une que je garde dans ma réserve privée.
- Oh ! Vous venez de piquer ma curiosité. On se reverra certainement alors. Merci encore, monsieur. Au revoir.
- Mais avec plaisir, Madame. Bien le bonsoir à vous. Et faites attention. Il y a quelques plaques de verglas qui se cachent par endroit.
- Oui ! J'en ai déjà fais l'expérience. Merci.
- Au revoir, jeune demoiselle. Reviens me voir toi aussi.
Se tenant sur le seuil de la porte, le vieil homme agita la main à l'intention de sa petite cliente. Pour lui rendre son au revoir, l'enfant le gratifia d'un sourire plein de gaieté. Elle espérait le revoir. Non seulement parce qu'elle l'aimait déjà, mais surtout parce que mais son intuition d'enfant la poussait vers lui.
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