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Chapitre I

A la radio l'intermède musical se terminait. La voix enjouée de l'animateur prit le relais pour donner le titre de la chanson, ainsi que les dates de la prochaine tournée de l'artiste. Il annonça ensuite le bulletin du trafic autoroutier de ce 13 Août. La journée était pour le moins catastrophique : bouchons et ralentissements sur la plupart des axes routiers de l'hexagone, dus à des accidents, des véhicules en panne, des pluies abondantes, des animaux errants ou encore des travaux. C'était à croire que tous les aléas inhérents aux grands déplacements estivaux s'étaient donnés rendez-vous ce jour là pour agir de concert.
 Dans le break familial, Gille râlait contre leur mauvaise fortune. Cela faisait plus de deux heures qu'ils s'étouffaient dans ce bouchon, à l'arrêt complet sur la voie du milieu.
 A l'arrière, son fils de quinze ans abandonna sa console un instant pour se plaindre de l'ignorance dont il fut victime la veille.
 - Je t'avais dis qu'il fallait partir la nuit. On serait déjà arrivé !
 - Eh ! répliqua le père de son ton autoritaire. Quand tu conduiras, tu pourras la ramener. En attendant, c'est moi qui décide. Je n'aime pas conduire la nuit !
 - Ouais ! Ben, on va perdre une journée avec cette merde de bouchon ! Maman aurait pu conduire, dis lui toi !
 Après seize ans de mariage, le caractère borné du père n'avait plus aucun secret pour l'épouse. Aussi s'était-elle abstenue de dire quoi que ce soit la veille quand il avait refusé de prendre la route au milieu de la nuit, et qu'elle s'abstenait encore d'entrer dans la polémique à cet instant, préférant de loin l'intrigue de son roman sur la bête du Gévaudan aux éclats de voix des hommes de la famille.
 - Putain, mais c'est toujours pareil dans cette famille ! On a jamais le droit de rien dire, nous !
 - Premièrement, y'a pas de putain ici, y'a que des femmes qui travaillent. Et puis, arrête d'être égoïste et peut-être qu'on t'écoutera.
 - Tu parles !

∼∼∼

Une demi-heure plus tard, un nouveau bulletin informa la famille que le bouchon dans lequel ils se trouvaient ne se résorberait pas avant deux autres heures au moins, et qu'il gagnait en longueur au fur et à mesure que la journée s'écoulait. La cause en était d'un poids lourd gisant sur le flanc, en travers des trois voies, obligeant le service des autoroutes à faire circuler le flot de vacanciers sur la bande d'arrêt d'urgence.
 Cette fois-ci c'en était trop pour Gille. L'impatience ne faisait pas partie de ses défauts, mais avancer par à-coups depuis deux plombes lui portait sérieusement sur les nerfs.
 A l'aide du clignotant, il informa le train de véhicules qu'il souhaitait se ranger sur la voie de droite, mais il se heurta à l'exaspération des autres conducteurs. A cette circulation comateuse, il fallait ajouter la chaleur d'un mois d'Août, particulièrement pesante ce jour là, et une fatigue insidieuse due aux longues heures de route déjà avalées. Un cocktail qui n'aidait pas à calmer les esprits.
 Certains gênèrent la manœuvre en se portant rapidement à sa hauteur, pensant qu'il ne cherchait à changer de file que pour emprunter celle qui avançait le mieux, alors que d'autres usèrent du klaxon à outrance pour signifier leur mécontentement. Cela donna naissance à un concert d'injures résonnant au-dessus de l'asphalte, et à des échanges de gestes obscènes. Une véritable débauche d'incivilité qui ne se rencontre nulle part ailleurs.
 - Bande de cons ! lâcha t-il, après avoir réussi à se déporter. Il y'a des coups de pieds aux culs qui se perdent !
 Puis, reprenant un ton plus calme, il demanda à sa femme, Denise, de prendre la carte routière dans la boite à gants.
 - Essayons de trouver un itinéraire secondaire. On prend la prochaine sortie.
 - On va encore se perdre ! objecta l'adolescent. Vaut mieux rester, sinon c'est dans trois jours qu'on arrivera à Pornic.
 - Occupes-toi de ta console, toi. Sinon, je lui apprends à voler, et je doute qu'elle aime ça !
 Le fils se renfrogna et replongea le nez dans son jeu vidéo. Á côté de lui, dans son siège auto, la petite Céline s'éveilla durement, bousculée dans ses rêves par le tumulte de cris.

Même chargé, le trafic sur les routes nationales et départementales se montra bien plus fluide. Libéré de son carcan de tôles peintes et de gaz d'échappement, le véhicule couleur boisé roulait d'un bon train. Le calme revint vite dans l'habitacle, aidé par une chaleur moins oppressante. Denise put continuer sa lecture, les panneaux indicateurs étaient assez nombreux et assez clairs pour se dispenser de calculs d'itinéraires tordus. La fin du voyage s'annonçait bien meilleure, et avec un peu de chance, ils pourraient même profiter de la plage avant le repas.

∼∼∼

Assis à la terrasse d'un café, la famille Aballain goûtait aux plaisirs d'une halte rafraîchissante. Gille avait ressenti le besoin de se reposer, et le charme de ce petit village endormi avait fini de le décider. Cet arrêt imprévu donna matière à une nouvelle confrontation entre les instances dirigeantes de la famille et l'idiotie caractéristique de l'adolescence acnéique. L'aîné souhaitait arriver le plus tôt possible pour retrouver ses copains de vacances, et surtout ne pas raté la soirée spéciale en discothèque où tous les jeunes se retrouvaient. Mais cette année, sa présence était compromise, et il n'appréciait pas du tout. Cela attisait encore un peu plus son ressentiment envers ses parents. Il supportait de moins en moins leur autorité, et détestait que son avis ne soit pas pris en compte. Afin de marquer son mécontentement, il décida de rester dans la voiture.
 Le silence régnait dans le hameau, il n'était rompu que par le piaillement des oiseaux et quelques voix étouffées de provenance imprécise. Ces voix devaient appartenir à de vieilles dames, abritées à l'ombre des maisons dans un jardin ou une ruelle étroite, discutant des derniers potins de la commune. Le bar, tout comme la placette sur laquelle la terrasse s'étalait, était désert.
 - Alors, c'est les vacances? demanda le commerçant une fois les consommations servies.
 Gille répondit par l'affirmative en prenant son verre, puis réglant le tout.
 - Et où allez-vous donc, si c'est pas indiscret?
 - Pornic.
 - Ah bon? Vous êtes pas vraiment sur la bonne route !
 - Je sais, mais on a du quitter l'autoroute, car c'était bouché de partout. On cherche un itinéraire secondaire.
 - Ah ! Je vois ! Ben, si vous me permettez un conseil, à la sortie du village, vous prenez à gauche la petite route, puis au bout, vous prendrez la départementale en tournant à gauche encore. A deux kilomètres environ, vous croiserez une route sur votre droite. Elle vous ramènera sur la nationale, et de là vous retrouverez la route de Pornic.
 La famille remercia le commerçant, et après avoir vidé les verres, elle reprit son voyage. Gille suivit les indications en toute confiance, sans prendre la peine de vérifier sur la carte – pourquoi le ferait-il après tout? Cet homme connaissait bien mieux la région que lui – mais après avoir tourné à droite sur la départementale, les choses se compliquèrent grandement.
 Cette route qui devait les remettre sur le bon chemin n'avait de cesse de se dérouler devant le véhicule. Elle se tordait en tous sens, décrivait des virages plus ou moins serrés, des petites côtes, se changeait par instants en chemin de terre, s'élargissait ou se rétrécissait, mais elle n'en finissait pas. Elle refusait obstinément de s'ouvrir sur la nationale.
 Un embranchement en forme de Y surgit subitement à la sortie d'un virage, plongeant les parents dans une perplexité sans fond. Des panneaux indiquaient des directions bien obscures, aussi énigmatiques que les noms des hameaux et "lieux-dits" qu'ils avaient traversés, et dont la carte ne faisait aucune mention.
 Une atmosphère étrange planait sur cette région. Tout semblait abandonné, comme si les gens avaient fui. Ils n'avaient pas rencontré âmes qui vivent depuis la sortie du village, que ce soit des voitures, des promeneurs, des chiens ou de quelconques animaux. Ils ne virent même pas un ballon ou un vélo oublier devant un portail dans l'une des bourgades.
 A bien y réfléchir, même dans le village, ils n'avaient vu personne, si ce n'était le patron du bar. D'ailleurs, étaient-ils sûrs d'avoir entendu des voix? C'était à croire qu'ils avaient pénétré, via une frontière invisible, cette quatrième dimension relatée dans la série fantastique du même nom, dans les années soixante. Tout était réel, tout existait, ils pouvaient sentir les parfums de l'été, la chaleur du mois d'Août, une petite brise qui soufflait de temps à autre en faisant bruisser les arbres, mais ils ne percevaient aucune vie.
 D'une nature introvertie, Céline étalait rarement ses émotions, mais à cet instant, le sentiment de crainte qui s'insinuait en elle la poussa à faire entendre sa petite voix pour la première fois depuis son réveil.
 - Faut pas rester ici, c'est plein de méchantes fées.
 Son père ne répondit rien, trop occupé à se repérer sur la carte. Denise s'apprêta à sermonner pour la énième fois sa fille sur ses croyances imbéciles quand un malaise indéfinissable fit écho à celui de sa fille. Elle ressentit subitement le besoin urgent de gagner la nationale, de quitter ce no man's land angoissant, de retrouver le monde des vivants. Elle obligea son mari à prendre la voie de gauche.

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