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Chapitre X

Les yeux cernés et les traits tirés, ils n'arrivaient pas à croire au spectacle qui se déroulait devant eux. Dans une aurore rouge s'élevant au-dessus de la voûte feuillue, et enveloppés par une brume matinale à la fraîcheur sépulcrale, une centaine de petits êtres s'égaillaient en tous sens. La grande majorité était des fées, mais il s'y trouvait également des nains des bois, des korrigans et des farfadets qui filaient à toute berzingue dans les hautes herbes, ou dans le village, ou la forêt, en sortant, y rentrant, à en faisant le tour. Inutile d'avoir le QI d'Einstein pour comprendre qu'ils cherchaient quelque chose, voire quelqu'un, mais personne n'osait le leur demander. Pour des esprits habitués aux concepts matérialistes, il était bien difficile de croire en cette présence féerique, même après avoir vécu des semaines entières au cœur d'une forêt ensorcelée, hantée par des monstres tout droit sortir d'un film d'horreur. Ce pouvait être une hallucination due à la nuit blanche passée sous les cris et hurlements lointains de la famille, ou à la folie de leur acte gangrenant leur raison, pourtant ces petits êtres apparaissaient très réel.
 S'extrayant de la foule, Bertrand fit quelques pas en direction d'une fée à la mine perplexe, pendue entre ciel et terre, qui distillait des ordres aux autres petits êtres. Pas plus haute que deux abricots jouant les équilibristes en se montant l'un sur l'autre, ses ailes de libellule battaient l'air si vite qu'elles en étaient quasiment invisibles. Vêtue d'une robe courte en feuilles de marronniers, ses pieds étaient nus, comme la plupart de ses sœurs, et elle affichait une coiffure en chignon banane d'où s'échappaient deux tresses ramenées sur le devant. Il émanait de cette fée un aplomb et une prestance caractéristiques des gens habitués à commander. A ses côtés, deux autres fées relayaient ses ordres à ceux qui n'avaient pas assez tendu l'oreille.
 - Excusez-moi ! lança t-il, un peu hésitant. Qui êtes-vous, et que faites-vous là?
 Il se sentit un poil niais. Non seulement parce qu'il n'était pas sûr de la présence de cette fée, et il ferait alors un beau pitre à parler dans le vide, mais aussi parce qu'il trouvait ses questions stupides. Qui ne sait pas à quoi ressemble une fée? Personne. Et qui y a-t-il d'étonnant à ce qu'elle se trouve dans un lieu magique? Absolument rien.
 L'interrogée se retourna promptement, frappée d'étonnement. Elle fixa l'humain un petit moment, avant de regarder tous les villageois comme si leur existence était toute aussi surprenante pour elle que celle du petit peuple pour eux. Puis elle réalisa que ceux-ci ne devaient avoir aucune idée de ce qu'est le petit peuple.
 - Oups ! Je suis impardonnable ! répondit-elle, en se prenant le visage entre les mains. Nous, les petites gens, n'avons que très peu de contact avec les humains, et encore moins de conversation, et j'en oublie que vous ne savez rien de nous. Moi, je me nomme Lysette Celil-Adya, la doyenne des fées. Vous pouvez m'appeler Lysie, si le cœur vous en dit. Par contre, je ne vais pas vous présenter tous le monde, sans quoi nous y seront encore à la saint-glinglin. Quant à ce que nous faisons là? Eh bien, pour faire court, disons que nous sommes venus vous sauver. Enfin, j'exagère un peu, nous sommes venus vous sortir de cet endroit pour vous rendre à votre vie.
 L'aisance verbale et la décontraction affichait par ce petit être ailé laissita Bertrand sans voix. En bon commercial, il avait la parole facile, et un bagou sans pareil, pourtant, devant elle, il ne réussit à prononcer qu'un "Ah !" bien fade en réponse à ces explications. Et la doyenne des fées, n'étant pas avare de mots, reprit aussitôt :
 - Oui ! Par contre, il vous faudra patienter un peu, nous fouillons les alentours, histoire d'être sûr qu'il ne traîne pas d'autres pixies. Nous préférons éviter qu'elles nous tombent dessus alors que nous sommes occupés à autre chose. Ces petites gens sont – passez-moi l'expression – de vrais teignes, et elles ne manqueront pas de nous jouer un sale tour à peine aurons-nous le dos tourné. Cela nous ai déjà arrivé vous savez ! Ah non ! Vous ne savez pas, excusez-moi. La dernière fois – je vais pas vous les relater toutes non plus, ce serait bien plus long que de vous présenter toutes les petites gens présentes – la dernières fois, donc, lors de la Samhain, plusieurs de mes sœurs et moi, nous nous affairions aux préparatifs de la fête; rassembler des victuailles, des rafraîchissements, choisir les musiciens, se faire belle, enfin, tout ce qu'il faut pour passer une bonne soirée, et au moment de lancer la fête, un clan nous ai tombé dessus. Tandis qu'une moitié essayait de nous ligoter, les autres mirent tout sans dessus dessous, renversant tables, chaises, brisant verres, chopes, assiettes, volant de la nourriture et des boissons, et allant même jusqu'à détériorer les instruments des musiciens. De véritables … Ouhhhhh ! Je préfère me taire sinon je vais devenir vulgaire. Et mon beau chignon choucroute qui ne ressemblait plus à rien ! J'en étais colère, vous ne pouvez pas imaginer ! Y a des jours, je me demande s'il ne vaut pas mieux avoir à faire à des changelins ! M'enfin… Voilà donc pourquoi nous fouillons les environs, et comme le lieu est vaste, les recherches n'en sont que plus longues.
 Plus Lysette parlait, plus le commercial se sentait paumé. Il ne captait rien des propos de la fée. Des clans, des pixies, des Samhains, des fêtes, des changelins… Mais quelle langue parlait-elle? Tout ceci n'était que charabia à ses oreilles. Pourtant, il ne put s'empêcher de demander qui étaient ces pixies qu'elles recherchaient si activement? Ce à quoi la doyenne répondit simplement en désignant des petits êtres évanouis au sol, ressemblant en tous points aux fées, hormis une expression de vile malice accrochée au visage, et l'absence d'ailes.
 - Vous avez bien dit être venu nous sauver, non? demanda Bertrand après un instant de réflexion.
 - Le terme est un peu fort, mais c'est à peu près ça, oui. Pourquoi?
 - Mais les créatures qui nous retiennent ici, vous n'allez rien en faire? Ces pixies là, on ne les a jamais vu, elles ne nous ont rien fait. Pourquoi vous les chassez?
 - Décidément, s'exclama Lysette, quelle sotte je fais ! J'agis comme si vous nous connaissiez par cœur. Ah la la ! Pauvre de moi, je dois me faire vieille, veuillez m'excusez. Nous recherchons des pixies parce qu'elles ne font qu'un avec ces créatures qui vous ont martyrisés durant toutes ces semaines. Ces monstres n'existent pas. Ce n'était qu'un… comment dire… un déguisement ! Oui, le terme est assez proche. Un déguisement.
 La révélation de la fée laissa Bertrand interdit. Un déguisement. Non, cela ne se pouvait… Ces petits êtres et les monstres ne pouvaient être les mêmes. Les hyènes-garous mesuraient plus de deux mètres de haut, alors que les pixies étaient à peine plus grandes qu'un verre à digestif. Comment pouvaient-elles se déguiser de la sorte? Il fit part de son doute à la doyenne.
 - Ah ! Mais si cela se peut, répondit-elle. Enfin, non ! Enfin, si… Enfin, disons que c'est compliqué. Je vais essayer d'être claire. Le terme "déguiser" ne représente pas vraiment la vérité, je l'ai employé pour faciliter votre compréhension. Il est certain qu'elles n'ont pas revêtu de costume comme vous le faites, vous les humains, pour certaines fêtes comme le carnaval. En fait, les pixies se sont transformées grâce à la magie. Celles que vous voyez au sol ne sont autres que ces créatures hideuses, mais ce qui est troublant, c'est qu'aucune petite gens ne peut modifier sa taille à ce point. Changer de forme est relativement facile quand on en maîtrise le sort, mais on garde plus ou moins la même taille. Pour se grandir autant ou se rapetisser en une minuscule chose invisible, il faut réunir plusieurs conditions que je ne vous dévoilerais pas, secret de petites gens. Donc cela se peut tout à fait qu'une petite gens ressemble à un monstre, mais dans le cas présent, cela ne se peut pas.
 Pour conclure son explication, elle interrogea du regard le Premier, afin de savoir s'il avait bien compris. Il lui répondit par l'affirmative avec un hochement de tête, avant d'ajouter :
 - Et je suppose que cette forêt… euh particulière dirais-je, peut être l'œuvre d'une petite gens, mais comme il faut réunir certaines conditions secrètes pour agir sur une si vaste étendue, cela ne peut-être le fait d'une seule petite gens?
 - OUI ! s'exclama la doyenne, un sourire ravi aux lèvres. Je suis heureuse de voir que vous comprenez vite pour un humain. Vous avez parfaitement raison ! Quoique, à un petit détail près : aucune petite gens, même en réunissant toutes les conditions que l'on veut, ne peut jeter un charme tel que celui-là. Seule une sorcière, ou une déité, le peut. Mais des sorcières, cela fait belle lurette qu'il n'y en a plus, et il n'existe pas de déité assez tordue pour s'adonner à pareilles bassesses. Toute cette affaire est plus qu'étrange… Si vous voulez mon avis, il y a anguille sous roche.
 Bertrand voulait bien croire à l'anguille, mais noyée dans un flot d'invraisemblance, elle n'était pas plus grosse qu'un ver de terre se tortillant au bout d'un hameçon. Mais il trouva une branche à laquelle se raccrocher, et qui calmerait peut-être ces cataractes tourbillonnantes. Une question que tous avaient en tête depuis leur arrivée dans le village, et à laquelle il espérait avoir une réponse.
 - Pourquoi ont-elles fait cela?
 - Cela, je n'en sais rien du tout. Et je ne pense pas le savoir avant longtemps. Toutes malignes qu'elles soient, c'est bien la première fois, de mémoire de fée, que des pixies s'en prennent à des humains de cette façon. Par contre, pour leur sauvagerie, je pense pouvoir avancer l'idée que cela est du à leur transformation. Modifier son apparence de la sorte, ainsi que sa taille, n'est pas sans causer quelques désordres rationnels.
 Bertrand acquiesça, par pure politesse. Il ne savait rien des problèmes liés à la magie, et la fée pouvait lui donner toutes les explications du monde, cela ne changerait rien.
 Ne trouvant plus rien à dire, il laissa errer son regard sur le mur d'arbre ceignant la clairière, sur les petites gens qui couraient en tout sens, sur le village qui n'était autre qu'une prison et sur les villageois tout aussi décontenancer que lui. Il voulait poursuivre la discussion, mais une grande fatigue, générée par le relâchement nerveux, se fit sentir. Ils étaient libres, et ils allaient pouvoir retourner chez eux. C'était le plus important.
 Quelqu'un s'approcha de lui, un autre villageois. Engourdi par la torpeur qui le gagnait, il ne vit qu'une silhouette massive aux contours vaporeux. Son esprit ne voulait plus réfléchir, se poser des questions, réagir sur les événements. Cela faisait quatre mois qu'il était sur le qui-vive, gérant les affaires du village, s'occupant des nouveaux venus, cherchant à comprendre pourquoi ils étaient enfermés. Maintenant que ce cauchemar se terminait, il ne voulait plus se mêler de quoi que ce soit.
 - Pourquoi devons-nous patienter? Hein ! Ca fait des semaines que nous sommes prisonnier ici, dans ce cauchemar vivant, alors vous pourriez vous occuper de nous avant de trouver vos pissies, piskies, ou je ne sais quoi ! Et puis, vous auriez pu arriver plus tôt, non? Qu'avez-vous foutu pendant tout ce temps? Après tout, si vous êtes des fées, vous connaissez la magie et vous auriez du savoir ce qu'il se passait ici !
 C'était Patrick. Comme à son habitude, il laissa au placard diplomatie et respect, et non content d'étaler son côté revêche, il bomba le torse pour se donner plus d'importance, plus d'aplomb. Il s'était convaincu du bien fondée de ses reproches. Sa bêtise n'arrivait pas à appréhender le caractère unique de cette rencontre, et encore moins le fait qu'il s'adressait à des êtres bien peu commun. Il était de ces personnes qui placent l'être humain au-dessus de toutes choses, au même rang qu'un dieu, alors que son intelligence est grandement limité.
 Lysette le foudroya du regard. Elle hésita un moment entre donner une bonne leçon à se maraud et ravaler sa colère afin de ne pas s'abaisser au niveau d'un humain, qui comme le veut la maxime féerique : Humain rime avec crétin. Elle n'avait pas l'habitude de se faire manquer de respect de la sorte par une petite gens, alors un homme… Elle retint sa baguette, mais rien ne l'empêchait d'user de sa verve la plus acide.
 - Sachez malotru, maroufle, pignouf, que la magie qui vous emprisonne dans cette forêt est assez puissante pour nous en cacher la présence. Et si nous avions su avant, nous serions intervenue aussitôt. Ceci, même si nous ne vous devons rien. Et à l'avenir, si vous désirez encore parler pour ne rien dire, ayez l'amabilité de faire preuve d'un peu de respect, vous en paraîtrez moins stupide !
 Patrick s'empourpra. C'était la troisième fois, en deux jours, qu'il se faisait rembarrer de la sorte. D'habitude, sa carrure imposante, digne d'une première ligne de rugby, suffisait à imposer son avis, même erroné, et brisait toutes résistances.
 Il s'apprêtait à répliquer quand son regard tomba sur un groupe de petites gens rassemblées au milieu d'un espace dégagé entre les hautes herbes. Toutes fixaient le sol, au centre d'un cercle qu'elles formaient. L'une d'elles, un lutin ou un korrigan, il ne savait pas, pointa du doigt le sol en prononçant des mots incompréhensibles. Aussitôt un jet d'eau, pas plus haut qu'un pot à crayon, jaillit du sol en retombant en pluie, et formant rapidement une petite marre qui aurait bien plu à tout moineau normalement constitué. Les petites gens sortirent alors de leur poche ou leur besace, une tasse, un verre, un bol, et tout récipient utile pour se rafraîchir le gosier.
 Quelque part, au fin fond de son intelligence étriquée, une alarme retentit. Elle lui hurla de ne pas jouer au plus fort avec la fée, sans quoi il le regretterait amèrement. Pourtant, il lui fallait agir, avoir le dernier mot, il ne devait pas perdre la face.
 A force de se triturer les méninges, il réussit à pondre une question.
 - Bah, alors comment vous nous avez trouvé si cette forêt vous était cachée? Vous n'êtes pas tous tombés dessus par hasard quand même !
 - On nous a tout simplement appelé !
 - Appelé? Mais qui? Je suis sûr que personne ici ne savait que vous existiez !
 - Vous êtes trop sûr de vous, paltoquet ! Il y a une personne qui nous connaît parmi vous. Et elle en sait beaucoup sur nous apparemment.
 - Mais qui est-ce, bon sang?
 - Cette jeune enfant ci.
 Tous les villageois tournèrent la tête dans la direction indiquée, comme un seul homme. A la vue de la personne désignée, les regards se détournèrent, plongèrent vers le sol, observèrent le vide, alors que les épaules s'affaissaient sous le poids de la honte et de la culpabilité. La doyenne montrait de son minuscule doigt la petite Céline. Toute la famille Aballain était là, se tenant à bonne distance. Leurs bras, leurs joues et leurs vêtements portaient les stigmates de la nuit d'horreur qu'ils avaient passé dans la forêt. La terreur se lisait dans l'absence de geste. Aucun n'osait bouger. Ils restaient immobiles, à observer d'un œil anxieux le petit peuple. Toutes ces petites gens étaient-ils là pour les aider ou n'était-ce qu'un autre mauvais tour de celui, ou ceux, qui les retenait prisonnier dans ce village?
 La fillette quitta la sécurité des bras de sa maman pour s'avancer vers la doyenne, le regard hypnotisé par cette présence. Denise essaya de la retenir, mais rien au monde n'aurait pu empêcher son enfant d'aller à la rencontre de ce petit être magique. Jusqu'à ce jour, elle n'en avait jamais vu que des factices, comme sa poupée, alors maintenant qu'elle en voyait une en vrai, sa fascination était trop puissante pour être entravée.
 Céline s'arrêta à quelques centimètres de la fée, serra sa poupée contre elle, et lança un "Bonjour madame la fée" timide.
 - Bonjour, jeune demoiselle, répondit Lysette, un brin amusée. Comment t'appelles-tu?
 - Céline.
 - Oh ! C'est un joli prénom ça. Sais-tu ce qu'il veut dire? (La fillette répondit non de la tête.) Eh bien, il veut dire merveilleux dans une ancienne langue. Je trouve que tu le porte très bien. Et ta poupée, comment elle s'appelle, elle?
 - Clochette.
 - Ah ! C'est joli comme tout ça aussi. Mais pourquoi l'as-tu appelé comme ça?
 - Parce que je voulais l'appeler comme la fée de Peter Pan.
 - Ah, mais bien sûr ! Peter Pan, suis-je bête. Mais tu sais que je connais aussi une fée clochette. Nous, nous l'appelons comme ça, car elle porte toujours une fleur de muguet en guise de chapeau. Peut-être qu'un jour tu la rencontreras.
 Céline remua vivement la tête de haut en bas pour signifier son approbation quant à la perspective de rencontrer d'autres fées, et elle n'aurait également pas dit non à l'idée de visiter le monde du petit peuple, celui qui est caché aux yeux de tous et qui recèle mille et une merveilles difficilement concevable par un être humain.
 Alors qu'elle s'imaginait au milieu des fées, des Korrigans, des Nains des bois, Lutins et autres petites gens, une petite fée potelée au zozotement prononcé vint rendre compte des recherches dans le village.
 - Nous n'avons trouvé aucune pikssie dans le villaze, doyenne.
 - Ah ! Voilà une bonne chose. Merci Iolyna. Avec ton groupe, allez donner un coup d'aile dans la forêt. Celle-ci est vaste, et ils ne seront pas mécontents d'avoir un peu d'aide.
 - Très bien, doyenne.
 La novice lui était vaguement familière. Céline était persuadée de l'avoir déjà rencontrée, mais impossible de se rappeler où. La fée ne devait pas s'en souvenir non plus, car elle ne réagit pas lorsque leurs regards se croisèrent, l'espace d'un instant, avant qu'elle ne se dirige vers la lisière.
 Mais Iolyna ne pouvait réagir. En tant que novice, tout contact avec des humains, si jeunes soient-ils, lui était interdit. Elle resta donc impassible en voyant cette petite fille qui avait bien failli lui faire raté sa toute première mission.
 Après s'être assurée que les recherches se poursuivaient sans heurts, Lysette continua sa conversation avec la fillette.
 - Mais dis moi, tu m'as l'air d'en savoir beaucoup sur nous. Où as-tu appris à nous appeler?
 Céline lui raconta alors sa passion pour les fées, et accessoirement pour le petit peuple. Elle lui parla de sa collection de poupée, ses livres, des dessins animés, des films, et particulièrement de ses voyages à Brocéliande. Puis, elle relata sa rencontre avec le brocanteur, ce qu'il lui avait apprit, et notamment le poème.
 La doyenne écoutait avec attention. La plupart des histoires lues ou vues par l'enfant étaient loin de la vérité, aussi ne s'en préoccupait-elle pas, mais celles du vieux monsieur étaient pour le moins précises et sans fausses notes. Cela l'intriguait. Il était surprenant qu'un homme en sache autant sur son peuple avec autant de justesse.
 - Comment s'appelle t-il ce monsieur, tu le sais?
 - Non. Je l'appelle toujours monsieur le broquanqueur.
 Le visage de la fée s'assombrit. Elle n'aimait pas que des humains en sachent autant sur le petit peuple, et qu'ils confient leur savoir à autrui. A une petite fille, ce n'est pas très grave, et même agréable par certains côtés, mais entre de mauvaises mains, ces informations pourraient s'avérer fâcheuses pour le bien être des petites gens. Elle chercha dans ses souvenirs quel humain aurait eu un contact prolongé avec les siens, mais elle ne voyait personne, et elle doutait que ce contact se soit passé sans qu'aucune fée n'en ai eut vent. Il lui faudrait éclaircir cette affaire une fois celle-ci terminée. Ce genre de fuite doit être colmatée dans les plus bref délais.
 Perdue dans ses pensées, où elle commençait à échafauder des plans pour découvrir l'identité du vieux monsieur et comment il avait obtenu son savoir, Lysette en oublia la fillette. Cette dernière, voyant l'air soucieux de la doyenne, s'excusa de son ignorance. Elle pensait avoir fauté en ne connaissant pas le nom du brocanteur.
 - Ne t'excuse pas voyons, ce n'est pas ta faute. Ton vieux monsieur m'intrigue, c'est tout. Ne te tracasse pas.
 Lysette tourna sur elle-même pour embrasser du regard la forêt, et juger de l'avancement des recherches. Puis, revenant sur l'enfant :
 - Bon ! Je vais devoir te laisser. Mes amis en ont bientôt fini avec la fouille de la forêt. J'ai été ravie de faire ta connaissance petite Céline.
 - Moi aussi, répondit la fillette. Vous croyez qu'on se reverra? demanda t-elle, d'une voix qui trahissait un espoir apeuré.
 - Je ne sais pas quand, mais mon sixième sens féerique me souffle que nous nous reverrons, oui. Allez, maintenant va rejoindre ta famille, j'ai à faire.
 Transportée de bonheur par cette nouvelle, la fillette retourna vers ses parents d'un pas maladroit, gênée par les hautes herbes, et prenant soin de ne pas écraser de petites gens.
 Lysette rejoignit ses sœurs alors que toutes les équipes revenaient faire leurs rapports. D'autres pixies avaient été trouvées, rendues à leur forme originelle, et endormies afin qu'elles se tiennent tranquille. En tout et pour tout, il devait y avoir une bonne douzaine de méchantes fées étendues au sol, et d'après les bribes de conversations qui parvenaient aux oreilles des villageois, une bonne moitié avait quand même réussie à fuir. La doyenne observa avec une moue perplexe ces trublions, puis, elle congédia la plupart des petites gens, avant de revenir vers les villageois, accompagnée d'un petit groupe de fées.
 - Voilà, nous en avons fini avec vos tortionnaires. Quelques mois dans une prison magique devraient leur remettre les idées en place. Nous allons pouvoir vous renvoyer dans votre monde, et vous pourrez ainsi reprendre votre vie.
 Un murmure de soulagement parcouru l'assemblée. Même s'il avait du mal à croire que cette mésaventure était terminée, ils ne pouvaient s'empêcher d'espérer. Dans l'assistance, une voix de femme lâcha que personne ne voudra la croire quand elle racontera tout ceci, et qu'elle frôlerait l'internement psychiatrique.
 - Vous n'aurez aucun souvenir de cela, rétorqua Lysette. Navrée, mais nous devons vous jeter un sort d'amnésie. Aussi bien pour votre santé mentale que pour notre sécurité.
 Personne n'eut le temps de protester. A peine la doyenne avait-elle fini de parler que les fées agitèrent leur baguette, avec une parfaite synchronisation, pour dessiner dans l'air tiède du milieu de matinée d'énigmatiques figures. De ces lignes naquit une douce brise. Elle couru la clairière telle une vague sur la mer, agitant herbes et fleurs des champs, fit le tour du village, et revint caresser les visages intrigués. Une énergie presque palpable électrisa l'atmosphère et entoura alors la foule légèrement paniquée par ce phénomène. Chacun se demanda s'il n'allait pas retomber dans le cauchemar des derniers mois quand une lumière aveuglante embrasa le paysage, chassant formes, contours et couleurs. Son insoutenable clarté obligea les villageois à fermer les yeux et se protéger à l'aide de leur bras ou d'un vêtement. Mais tout comme la famille Aballain dans la forêt, aucun obstacle si dense soit-il ne pouvait empêcher la lumière de pénétrer dans les yeux et les crânes, au son d'un crépitement assourdissant, pour faire sombrer les consciences dans le néant.
 Quand la magie retomba, que le calme revint, l'ensemble des villageois avait disparu. Ne restait comme traces de leur présence que le piétinement de leurs pas dans les hautes herbes.
 - Bon ! s'exclama Lysette. Voilà une bonne chose de faite. Il ne reste plus qu'à condamner ce village et la forêt en attendant de trouver comment annuler la magie qui l'anime. Rentrons mes sœurs, nous avons bien mérité notre tasse de thé et notre galette du matin aujourd'hui.
 Mais un éternuement incontrôlé retarda le départ. Il provenait des hautes herbes, juste devant l'endroit où se tenait les villageois quelques secondes plus tôt. D'un coup de baguette, une des assistantes écarta les plantes et révéla la présence d'un korrigan. Ce dernier tentait, tant bien que mal, de se défaire de ces spasmes en se bouchant le nez, la bouche, se collant le visage au sol, mais rien n'y faisait.
 - M'enfin ! Que vous arrive t-il, cher ami? demanda la doyenne qui avait reconnu en ce korrigan l'ami de Iolyna, Dwirikith.
 - Quoi m'arrive? ATCHOUM ! Quoi m'arrive? ATCHOUM ! Si je savais ATCHOUM ! Je pourrais vous le dire ! ATCHOUM ! J'courrais devant ATCHOUM ! la brise ATCHOUM ! pour savoir si ATCHOUM ! je pouvais aller plus vite qu'elle ATCHOUM ! puis y'eu un éclair, ATCHOUM ! des picotements ATCHOUM ! et les éternuements !
 - Oh ! Ben voilà autre chose… Vous avez attrapé le rhume des sorts.
 - Le rhube ATCHOUM ! des quoi?
 - Des sorts !
 - Quoi c'est cette ATCHOUM ! histoire encore?
 - Eh bien, vous vous êtes mis entre nous et les humains, au moment où nous lancions notre enchantement. Et quand un korril est atteint par un sort qui ne lui ai pas destiné, cela provoque des effets plutôt étranges.
 - Quoi comme effets? ATCHOUM !
 - Eczéma, urticaire, perte des poils, perte de la magie, même parfois transformer. J'ai d'ailleurs connu, il y a fort longtemps de ça, un korrigan qui s'était retrouvé changé en brocolis…
 - Mais ATCHOUM ! ça se soigne au moins ? ATCHOUM !
 - Pas que je sache ! Mais vous avez de la chance, vous ce n'est qu'un petit rhume. Il devrait passer d'ici une semaine.
 - HEIN ! ATCHOUM ! UNE SEMAINE ! ATCHOUM ! Non mais ça va pas ! ATCHOUM ! Faut vous fassiez ATCHOUM ! quelque chose ! Aidez-moi ! ATCHOUM ! Siouplait ! EH ! PARTEZ ATCHOUM ! PAS ! Me laissez pas ATCHOUM ! tout seul ! HEEEEE !
 - Je suis navrée. Je sais que mon attitude n'est pas très altruiste, mais je ne tiens pas à vivre une semaine en compagnie d'une petite gens qui éternue sans arrêt. Mais j'en parlerais à votre amie Iolyna. Si elle n'a pas trop de travail, peut-être vous tiendra t-elle compagnie. Au revoir cher ami, et bon courage.
 - REVENEZZZZZZZZZZ ATCHOUM ! EZZZZZZZZZZZZZZZZZ !

∼∼∼

Dans une modeste chaumière, dissimulée parmi les arbres de Brocéliande, une voix de femme résonna dans l'air du soir. Son ton était cassant, véhément.
 - Vous n'êtes que des idiotes sans cervelle. Je vous avez dis de me la ramener ! Pas de jouer les monstres sanguinaires avec. Tout mon plan tombe à l'eau ! Je vais devoir tout recommencer à zéro ! Savez-vous combien de temps il m'a fallut pour mettre au point ce stratagème? Et combien d'énergie cela m'a coûté? Mais non, bien sûr ! Vous n'êtes même pas capable de travailler ensemble ! Je n'aurais jamais du faire appel à vous ! Dorénavant, je saurais que pixie rime avec idiotie.
 - C'est la faute du clan des Mousses Jaunes ! Elles n'écoutent jamais rien !
 - Normal que nous n'écoutions rien, vous faisiez n'importe quoi les Champignons Toxiques. C'est vot' faute à vous !
 - Ca suffit ! Je me moque de qui est la faute ! Sortez de chez moi, et n'y revenez plus.
 - Eh ! Mais, vous nous aviez promis un objet pour enquiquiner les fées si on vous aidait !
 - Et puis quoi encore? Je n'ai rien eu, vous n'aurez rien !
 - C'est pas juste ! On a quand même essayé, on devrait être récompensé !
 - Ouais, c'est vrai ça !
 Devant la mauvaise foi des pixies, la femme prit un ton menaçant, parla d'une voix basse en s'approchant d'elles à pas lents.
 - Soit vous partez de chez moi sans rien, soit je fais de vous mes prochains cobayes.
 Et elle désigna une grande table barrant un coin de la maison, sur laquelle reposait divers ustensiles d'alchimie, ainsi que des bocaux dans lesquels flottaient des corps d'animaux dépecés ou démembrés, des yeux de toutes tailles, des oreilles, des viscères, des abats, des foies, des cœurs, des encéphales et d'autres parties difficilement identifiables. Toute une collection d'ingrédients naturels, baignant dans un liquide bien peu ragoûtant.
 Devant ce spectacle morbide, les pixies déglutirent avec peine. Elle s'imaginaient mal finir éparpiller dans plusieurs bocaux, et détalèrent sans rechigner comme une meute de chats prit en faute.
 Restée seule, la femme s'assit à son étude en rouscaillant.
 - Peste soit de ces pixies ! Cet échec retarde mes projets. Il me faut trouver un autre moyen de l'avoir, et rapidement. Si elle grandit trop, cela sera bien plus difficile de la manipuler.

~ Fin ~

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Christophe Derouault. Août 2010

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