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Chapitre IX
Cette forêt, elle l'aimait. Non, elle l'adorait ! Elle s'y sentait en sécurité, presque chez elle. Chaque année, elle tannait ses parents pour qu'ils l'emmènent y faire une promenade, et hors de question de n'y rester qu'une heure ou deux ! Il fallait y passer la majeure partie de la journée et manger sur place, restaurant ou pique-nique peu importait.
Quand le soleil brillait de mille feux dans le ciel azur, transperçant de ses rayons les frondaisons émeraude, que les oiseaux voletaient de branche en branche, piaillant gaiement, que les papillons tournoyaient dans la brise, caressant de leurs couleurs vives ses yeux d'enfant, et qu'un écureuil roux bondissait sur le sol pour rejoindre son arbre, exhibant sa queue en panache, elle se sentait transporter de bonheur. C'était un havre de paix où elle se savait à l'abri, protéger.
Elle visitait toujours les mêmes lieux, emprunter toujours les mêmes chemins, au grand désarroi de ses parents; Le Miroir aux Fées, vaste étang dont l'eau calme et les reflets chantants lui donnaient l'impression de voir de véritables fées; La Fontaine de Barenton et ses bulles d'air, signes incontestables de la présence d'ondines, esprits des eaux; Le Tombeau de Merlin dans lequel elle y voyait l'entrée du monde souterrain des Gnomes; Le Tombeau du Géant qui cache les marches par lesquelles l'Ankou fait descendre les âmes défuntes; Le Jardin aux Moines qui n'est autre que le lieu de fête privilégié des korrigans; et tant d'autres encore.
Cette forêt, c'était celle de Brocéliande. D'entre toutes la plus mythique, elle offrait à Céline un lieu de refuge mental quand elle se sentait malheureuse ou éprouvait de l'angoisse. Elle y exilait ses pensées, sa raison. Elle quittait le monde réel pour plonger dans un imaginaire où elle rencontrait Fées, Korrigans, Lutins, Nains des bois, Farfadet, Gnomes, Poulpiquets, et tous l'entraînaient dans de folles rondes et des jeux sans fin dans lesquels ses soucis se perdaient.
En cette nuit de cauchemar, elle s'y trouvait. Du moins son esprit. Elle en avait ouvert la porte dès que le brouillard s'était abattu sur la voiture. Et le lendemain matin, elle avait commencé à y jeter ses pensées jusqu'à s'y réfugier complètement quand son frère la laissa seule au creux du chêne.
Pour ne pas entendre les rires des hyènes-garous et les plaintes de ses parents, elle se couvrait les oreilles de ses mains, serrant avec ses avant-bras et contre sa poitrine sa poupée fétiche. Les jambes repliées, elle enfouit sa tête entre ses genoux pour ne pas voir l'horreur qui se déroulait si elle ouvrait les yeux par inadvertance. Ses joues étaient inondées de larmes, mais elle se forçait à contenir ses gémissements. Les monstres ne devaient pas l'entendre. Elle voulait que tout s'arrête. Elle voulait mettre fin à ce cauchemar, mais que pouvait une petite fille de six ans face à des créatures pareilles? Rien ! Alors elle continua de pleurer, de se cacher et de se réfugier dans cette forêt de Brocéliande imaginaire, en espérant que des gens viennent les sauver.
Des gens? C'était ça ! Des gens viendraient à son aide. Des petites gens pour être exact. Et plus particulièrement des fées ! C'est le vieil homme qui le lui avait dit. Celui du magasin où sa mère avait acheté une machine à écrire pour l'offrir en cadeau à son oncle. Celui qui lui avait donné la poupée la première fois qu'ils s'étaient vus, celle qu'elle serait si fort contre elle. Sa maman y était revenue souvent, et elle l'accompagnait à chaque fois. Elle aimait voir ce vieux monsieur au visage lisse qui lui racontait des histoires sur le petit peuple, qui s'amusait avec elle et diverses petites figurines, et lui offrait chaque fois des gâteaux au miel et aux amandes. Il était devenu un second grand-père.
Le brocanteur lui avait un jour raconté que si l'on se retrouvait en mauvaise posture ou en danger, les fées venaient à notre secours. Mais encore fallait-il savoir comment les appeler. Il lui avait alors parlé d'un poème, quelques mots magiques que seules ces petites gens savent entendre, où qu'elles soient. Quand il lui avait demandé si elle voulait le connaître, elle n'avait pu répondre oui qu'en écarquillant tout grand les yeux. Il lui avait alors donné une page arrachée dans un cahier à grands carreaux, sur laquelle s'étalait une écriture soignée. La calligraphie des mots formait des arabesques et des volutes envoûtantes qui laissaient entrevoir un peu de ce monde merveilleux. Avant de la lui abandonnée complètement, le vieil homme lui avait fait promettre de ne jamais utiliser ce poème pour des futilités, par jeu ou par caprice, uniquement si elle était en danger, comme durant cette nuit de terreur.
Ce souvenir lui redonna du baume au cœur. Elle sécha ses larmes et se redressa, décidée à mettre fin aux horreurs perpétrées par les bêtes. Elle se saisit de sa poupée à pleine main, et la porta à hauteur d'yeux pour plonger son regard dans ses yeux de porcelaine. Ce n'était pas une obligation, le vieil homme n'avait rien dit de tel, mais Céline pensait que si elle la prenait à témoin, son appel serait entendu plus rapidement, car même en chiffon, sa poupée avait les traits d'une fée, et arborait de magnifiques ailes violettes et une baguette de bois sculptée. Le brocanteur lui avait dit qu'elle possédait des pouvoirs magiques, qu'elle l'avait choisie, alors elle l'aiderait certainement.
L'enfant se concentra afin de se remémorer le poème, d'en retrouver la teneur, mais sa mémoire lui fit défaut. Les vers se dérobaient, les mots fuyaient, le chant détalait. C'était peut-être la peur, ce village, ces monstres ou cette forêt lugubre qui empêchait son esprit de se souvenir, mais elle s'en voulut de ne pas avoir lu le couplet plus souvent, et de ne pas l'avoir apprit par cœur. Redoutant de l'égarer par négligence, elle s'était empressée, une fois rentrée chez elle, de déposer le bout de papier si anodin et si précieux à la fois entre les pages de son grand livre du petit peuple, et ne l'en sortait que rarement pour le lire, en prenant soin de ne prononcer aucun mot à voix haute. Et bien évidemment, elle ne le prenait jamais avec elle quand elle partait en vacance.
Elle fouilla alors dans les images de son passé, essaya de revivre en pensée les moments où elle lisait le poème. Peut-être que les mots se révéleraient ainsi. Ca parlait de fleurs, d'arbres et de vent. De monde enchanteur, de fées et de gué. Mais quel en était l'ordre? Quels étaient les autres mots? De quelle façon s'enchaînaient-ils? Il lui fallait les trouver tous, et les énoncés tels qu'ils avaient étés écrit, sans quoi le poème n'aurait aucun effet. Elle forçat son esprit à les retrouver, yeux clos, le visage crispé par l'effort, les doigts serrant sa poupée comme si elle cherchait à la déchirer.
Quelque chose frappa l'arbre en produisant un bruit sourd. Le tronc vibra sous l'effet d'un choc, et le son se répercuta dans la cavité, interrompant sa concentration. Surprise, elle ouvrit les yeux au moment où le corps de son frère s'écrasait au sol. A cette vision d'Alex gisant au sol s'ajoutait celle de ses parents, martyrisés quelques mètres plus loin. C'était là un spectacle bien horrible pour une fillette de six ans. Pourtant, elle ne sombra pas. Elle ne se renferma pas sur elle-même, et ne devint pas hermétique à ce qu'il se passait autour d'elle. Une force mystérieuse, qu'elle qualifia de magie, la gardait de la folie et de la catatonie, repoussait son chagrin. Cette puissance ne pouvait émaner que de sa poupée. La fée de chiffon la protégeait, elle en était sûre.
Elle se remit en quête du poème. Les mots vinrent alors en mémoire sans effort, comme soufflés par un assistant dans les coulisses d'un théâtre. Le cœur léger à la perspective de sortir de ce cauchemar vivant, elle récita les vers en y imprimant toute sa foi et tous ses espoirs en ces êtres magiques.
Esprits des fleurs qui jamais ne meurent,
Esprits des arbres qui résident sans âge,
Esprit du vent que personne n'entend,
Emportés mon appel qui se pleure,
Jusqu'au cœur du monde enchanteur,
Des petites fées de bonté toutes habillées,
Que leurs cœurs s'ouvrent et portent secours,
A ceux que le danger menace au gué.
Une fois terminée, elle resta immobile, et attendit que les fées agissent. Mais les secondes s'écoulèrent sans que rien ne se passe. Alors le doute s'installa. Avait-elle bien récité le poème? N'avait-elle pas oublié un mot ou en inversé deux? A moins qu'elle ne les est mal prononcée. Non ! Ce ne pouvait être cela ! Sa fée-poupée les lui avait soufflés, elle ne pouvait s'être trompée, aucune erreur ne traînait ! Elle l'avait juste prononcé trop doucement. De peur de se faire entendre par la créature qui maintenait son frère au sol, elle avait récité le poème d'une voix chuchotante, presque inaudible. Elle devait le prononcer bien haut ! Elle ne craignait rien, la magie des fées écartait tout danger. Et elle le fit ! D'une voix forte et claire, exempte de toute trace d'hésitation et d'inquiétude, elle récita à nouveau les vers.
Mais le temps s'étirait toujours indéfiniment, sans que rien n'interrompe les horreurs qui se déroulaient dans la clairière. Les fées ne venaient pas. Pourquoi n'agissaient-elles pas? Elle avait bien récité le poème, et fort ! Alors que faisaient-elles? Si elles n'arrivaient pas très vite, elles ne trouveraient que des morts. A moins que l'appel ne soit pas parvenu à destination? Il régnait une vilaine magie dans cette forêt, une magie de méchantes fées, elle le sentait. Le poème avait peut-être du mal à parvenir aux oreilles des fées.
Cette attente rongea la patiente de la fillette, grignota son courage, et entama l'hypothétique force magique de la poupée. Pourtant, elle décida de réciter une troisième fois les vers, et de le faire jusqu'à ce que les fées arrivent. Replongeant son regard dans celui de la fée de chiffon, elle se concentra à nouveau, et lorsqu'elle ouvrit la bouche pour prononcer le premier mot, une gueule ouverte de hyène-garou se présenta devant l'ouverte.
Un cri aigue lui déchira les tympans. Elle en lâcha sa poupée pour se couvrir les oreilles de ses mains. Même si elle ne craignait rien, la terreur la paralysait. Elle se tassa au fond du trou, colla son flanc droit contre le tronc pour gagner quelques centimètres de distance entre elle et le monstre.
Un hurlement de frustration emplit la cavité. Gênée par l'exiguïté de l'ouverture, la hyène-garou ne pouvait se saisir de l'enfant avec sa gueule. Elle tenta l'opération trois fois avant de comprendre que c'était vain, et d'essayer avec son bras. Céline se défendit comme elle put en battant des pieds. Durant les premières secondes de cette lutte acharnée, la fillette réussit à tenir à distance cette serre de rapace, mais les longs doigts osseux finirent par agripper une de ses chevilles.
La peau de la bête était aussi froide que la mort. Des frissons secouèrent le corps de Céline que le contact répugnait. De sa jambe libre, elle frappa de plus belle sans parvenir à faire lâcher prise. Elle fut alors traînée à l'extérieure avec férocité. Ses cris redoublèrent alors que ses bras cherchaient frénétiquement une saillie à laquelle se raccrochait. Mais l'intérieur du tronc était aussi lisse que du verre poli.
Extirpée de sa cachette, elle se retrouva suspendu dans les airs par une seule jambe, comme un lièvre exhibé à la vue de tous. Elle voulait continuer à se battre, à appeler les fées, mais ses forces l'abandonnèrent. Sa fée-poupée restée à l'intérieur de sa cachette, elle se sentait démunie, seule, abandonnée. Des larmes roulèrent le long de son front et s'écrasèrent sur le sol humide. Elle posa un regard trouble sur ses parents. Toujours prisonnière des mains d'une hyène-garou, sa mère se tordait le cou pour la regarder aussi, et tendait un bras suppliant vers elle. Céline fit de même. Elle voulait être dans les bras de sa maman. Elle voulait être réconforté par celle qui lui faisait à manger, la soigner, sécher ses larmes, chasser ses peurs, celle qui était toujours là pour elle. Mais les créatures les tenaient bien éloignés les uns des autres, se délectant de leur souffrance physique et morale. Et alors que la fin n'était plus qu'à une longueur de griffe, une lumière vive explosa dans la forêt.
D'une blancheur éclatante, elle se répandit en une fraction de seconde entre les arbres et les buissons. Monstres et humains détournèrent le regard, tentèrent de se protéger les yeux. Mais la lumière traversait les obstacles, franchissait les paupières, et s'enfonçait dans les globes en milliers d'aiguilles. Elles produisaient des douleurs insoutenables en remontant les nerfs, en s'infiltrant dans les têtes pour s'y installer et prendre de l'ampleur, jusqu'à provoquer une perte de conscience.
C'est comme ça qu'on meurt? fut la dernière question que se posa Céline. Un néant aussi noir que la lumière était blanche envahit son esprit, dévora ses pensées, souffla sa conscience comme la flamme d'une bougie. La fillette se laissa happer par ce vide qui était plus accueillant que le monde invisible auquel elle croyait. Sa mère avait raison, les fées n'existaient pas. Elles n'étaient pas venues à son secours. Le vieil homme mentait. Les livres mentaient. La télé mentait. Il n'y avait plus rien d'attirant dans cette vie, si jeune soit-elle. Et puis dans le néant la souffrance n'existait plus.
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